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50 défis

Vision périphérique

[Défi 01] Stimuler la créativité des chercheurs et apporter à la science l’art et la dimension humaine qui lui manquent.
29/08/2012

Boucar Diouf
Océanographe, conteur et humoriste

«Des chercheurs qui cherchent, on en trouve. Mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche.» Quand j’ai commencé mon baccalauréat en biologie, en 1986, cette citation était très populaire dans les facultés de science. À cette époque, je pensais qu’un chercheur n’avait que deux façons d’exprimer ses émotions: pleurer quand il n’obtenait pas sa subvention, et rire quand son collègue perdait la sienne.

Le reste du temps, ce chercheur qui cherche semblait s’enfermer dans son laboratoire pour explorer de façon compulsive un sujet si pointu qu’il menait inévitablement à une forme d’analphabétisme par défaut d’interlocuteur. Quand on a passé la majeure partie de sa vie à s’intéresser uniquement aux protéines de nucléation de la grenouille des bois, trouver un partenaire dans un souper pour échanger sur le sujet devient un casse-tête!

Je n’avais pas encore les pieds dans la science que je la trouvais déjà trop sérieuse et que je voulais l’humaniser à ma façon. Un jour, nous avions rapporté d’une expédition en mer des invertébrés benthiques afin de les identifier. Incapable d’associer une signature binomiale à la moitié des animaux qui flottaient dans mon pot de formol, j’avais eu la bonne idée de regrouper les espèces non identifiées dans une grande famille: la famille des «aucunidées». Une fourberie sévèrement sanctionnée par un professeur qui trouvait que l’humour n’avait pas sa place dans une discipline comme la systématique animale.

Heureusement, ce genre de chercheur un peu marginal est maintenant plus populaire dans certains films caricaturaux que dans les laboratoires. Pour moi, la science est un «arbre de connaissances», avec ses racines, son tronc, ses branches et ses feuilles. Fort de ce modèle, le chercheur du XXIe siècle, même les yeux rivés sur une minuscule feuille, gagnerait à développer une vision périphérique pour mieux explorer les liens qui unissent la ramure au reste de l’arbre.

J’imagine un curieux multidirectionnel, qui n’hésiterait pas à emprunter le chemin de la sève jusqu’aux racines pour s’inspirer du savoir traditionnel et de la sagesse des Anciens. Toujours selon ce modèle, le jeune chercheur d’aujourd’hui serait biochimiste, généticien, paléontologue, océanographe, physicien, et manifesterait une certaine curiosité pour la philosophie, la littérature, l’histoire, la cuisine et les arts.

Si la biologiste moléculaire britannique Rosalind Elsie Franklin avait étudié les arts visuels, elle aurait probablement découvert la double hélice de l’ADN bien avant Watson et Crick. Cette femme, spécialiste de la diffraction aux rayons X, avait produit toutes les photographies qui allaient permettre à ces deux chercheurs, plus imaginatifs, de rafler le Nobel de physiologie-méde­cine en 1962.

En plus de stimuler la créativité, les arts peuvent aussi apporter à la recherche scientifique cette dimension humaine qui semble parfois lui faire défaut. Souvenons-nous, par exemple, qu’au tout début de cette science majeure qu’est la génétique, il y avait un moine avec sa passion, ses pois, son jardin et son humanité: Johann Gregor Mendel.

Dans ma vision – peut-être utopiste –, le scientifique du XXIe siècle est un visionnaire transdisciplinaire qui, profondément ancré dans le présent, s’inspire du passé pour préparer le futur. Étudier une feuille pour mieux comprendre la forêt et protéger la biosphère, telle devrait être la devise du chercheur d’aujourd’hui.  l

 
*Conteur, humoriste et animateur, Boucar Diouf est un amoureux de la langue et de la science. Originaire du Sénégal, il a étudié l’océanographie à Rimouski. Là, il a eu un véritable choc… thermique, ce qui lui a donné l’idée de son sujet de thèse : «Les adaptations au froid chez les poissons». «Si j’ai fait des études supérieures, dit-il, ce n’est pas parce que je voulais devenir chercheur, mais plutôt parce que je voulais me donner toutes les chances de ne pas cultiver des arachides. En effet, comme on dit au Québec, cultiver des arachides, c’est travailler pour des peanuts.»
 


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