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50 défis

Un plan d'action personnalisé pour optimiser sa santé

[Défi 14] Vivre centenaire? Y a rien là! Le docteur Pavel Hamet, prédit qu’on pourra vivre jusqu’à 110, peut-être même 120 ans, grâce à la révolution de la médecine personnalisée.

24/09/2012
Pavel Hamet
Professeur de médecine à l’Université de Montréal, chef du service de médecine génique du Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal dont il est le fondateur


Médecine sur mesure
Propos recueillis par Dominique Forget

Pavel Hamet
© Paul Bordeleau
Au début de votre carrière, dans les années 1970, vous avez annoncé que l’espérance de vie atteindrait bientôt 90 ans au Canada. Maintenez-vous votre prévision?
J’ai reçu un blâme du Collège des médecins à cause de cette déclaration! On jugeait à l’époque que c’était irréaliste. Depuis, l’espérance de vie au Canada est passée de 74 à 81 ans. Elle va continuer à s’allonger. Après tout, l’homme est biologiquement programmé pour pouvoir vivre jusqu’à 110 ans, voire 120 ans. Grâce aux pro­grès de la science, nous allons nous rapprocher toujours plus de cette limite.
L’espérance de vie a fait un bond important après la Deuxième Guerre mondiale, avec l’apparition des antibiotiques. À partir des années 1970, c’est l’avènement de la biologie moléculaire qui nous a permis de gagner plusieurs années. Avec ses techniques, nous avons pu élucider les mécanismes de fonctionnement de la cellule à une échelle très fine, comprendre les dérèglements responsables de certaines maladies et les corriger avec des médicaments. Dans les prochaines années, ce sont les percées en génomique qui vont nous permettre de vivre encore plus vieux.

La clé de la longévité serait donc encodée dans nos gènes?
En quelque sorte. Quand je suis devenu médecin, en 1967, on pensait que les gènes n’étaient impliqués que dans quelques maladies rares. On savait qu’une mutation – une anomalie sur un gène – pouvait causer la fibrose kystique, la polykystose rénale ou la chorée de Huntington. On pensait qu’en améliorant nos connaissances en génétique, on réussirait à corriger ces anomalies. On n’y est toujours pas parvenu.
En revanche, on a réalisé que les gènes jouent un rôle beaucoup plus important qu’on le croyait, pour garder notre corps en santé ou pour le faire dérailler. En fait, on sait maintenant que toutes les maladies ont une composante génétique.

Toutes les maladies?
Toutes! Même les maladies infectieuses! En Afrique centrale, on a découvert que des prostituées contractent le VIH, le disséminent, mais ne développent jamais le sida. Certains de leurs gènes les protègent. C’est la même chose avec la tuberculose. Il y a des personnes qui résistent à l’infection, alors que d’autres, exposées aux mêmes conditions, tombent gravement malades et en meurent.
Pour ce qui est de l’hypertension, ma spécialité, on a dépisté une cinquantaine de gènes qui rendent les individus plus vulnérables à la maladie ou les protègent. Dans le cas du cancer, on a découvert un millier de gènes en cause et c’est loin d’être terminé. Pour un seul cancer, une dizaine de mutations génétiques peuvent être impliquées. Leur action s’addi­tionne à celle du tabac, de l’alcool, de la pratique d’activité physique ou à des facteurs environnementaux.

Si on n’arrive pas à guérir des maladies causées par une seule mutation génétique, comme la fibrose kystique, comment pourra-t-on y arriver pour des maladies où les actions de dizaines de gènes s’imbriquent?
Il ne s’agit pas de corriger les mutations. Mais cartographier les gènes d’un patient va nous permettre de lui offrir les meilleures approches thérapeutiques disponibles, comp­te tenu de ses particularités. C’est ça, la médecine personnalisée.
On sait que le diabète, par exemple, se complique d’une atteinte rénale chez 30% à 40% des patients. On peut prévenir cette complication et éviter la dialyse en administrant aux diabétiques un médicament très spécifique, un inhibiteur de l’enzyme de conversion. Pour le moment, ce médicament n’est pas prescrit, car il serait totalement inutile dans 60% à 70% des cas et on gaspillerait ainsi de l’argent. Cependant, un test génétique devrait très bientôt permettre d’identifier les personnes à risque de complication rénale et, donc, de cibler les bons candidats pour le médicament. À mon avis, ça devrait se concrétiser d’ici deux ans.
C’est pareil pour le cancer. Il n’y a pas deux tumeurs identiques. Pourtant, on les traite toutes à peu près de la même façon. On commence à raffiner notre approche. Dans le cas du cancer du sein, on dispose maintenant de l’Herceptin, un médicament très coûteux efficace dans 25% des cas. Grâce à un test génétique, on est en mesure d’identifier les femmes qui vont en béné­ficier. Du coup, ça devient rentable.
La médecine personnalisée servira aussi à la prévention. Un médecin pourra éventuellement conseiller à un de ses patients de boire un verre de vin rouge par jour, pour réduire ses risques de faire un infarctus et à un autre, d’éviter d’en consommer, parce que ses gènes révèlent qu’il est davantage «programmé» pour faire un accident vasculaire cérébral.

Chacun d’entre nous pourrait donc bénéficier d’un plan d’action personnalisé pour optimiser sa santé?
Pourquoi pas? Une petite goutte de sang déposée sur une puce électronique suffira bientôt pour obtenir un profil génétique en quelques minutes. Des applications sur notre téléphone intelligent permettront d’analyser les données et de nous faire des recommandations afin d’entretenir notre santé et de prévenir les maladies, grâce au sport ou à la nutrition. Le médecin pourra aussi consulter ces informations avant de prescrire un médicament, pour s’assurer que le traitement choisi est optimal.

Ce sera donc la fin de la pharmacologie pour tous?
Pas tout à fait. Dans le cas de chaque maladie, il y a des molécules thérapeutiques qui sont bénéfiques pour la majorité des patients, qui sont bon marché et qui causent très peu d’effets secondaires. Ça ne vaut pas la peine de payer pour des tests génétiques afin de cibler les patients qui y répondent le mieux. Dans le futur, cette classe de médicaments universels va représenter le tiers de la pharmacopée.
Un second tiers sera composé de médicaments spécialement conçus pour traiter des patients qui présentent un génotype particulier. Afin de soigner le cancer de la prostate ou de l’estomac, nous allons bientôt disposer de médicaments ciblés. À plus long terme, on peut penser à des traitements préventifs destinés aux adultes chez qui on a détecté un gène de prédisposition à l’hypertension.

Et le dernier tiers?
Ce seront des médicaments «de luxe». Imaginons une molécule qui peut pro­longer la vie de deux ans, mais seulement chez un groupe d’individus au profil génétique très précis. Si j’étais ministre de la Santé dans un pays d’Afrique centrale, je ne ferais certainement pas de ce médicament une priorité.

On assistera donc à un clivage entre les pays riches, qui pourront se payer la médecine personnalisée, et les pays pauvres qui n’y auront pas accès?
Ce clivage existe déjà, qu’on pense aux pays qui peuvent fournir des antirétroviraux aux sidéens, alors que d’autres doivent avoir recours à l’aide internationale pour y arriver.
Mais il est effectivement possible que la médecine personnalisée creuse cet écart, surtout parce que les gènes de prédisposition à une maladie, chez une population nord-américaine par exemple, ne sont pas nécessairement les mêmes que chez des Africains. Il faudra développer des tests de ciblage génétique spécifiques pour différents groupes ethniques. Ça impliquera évidemment des coûts supplémentaires.
Pourra-t-on même se payer cette médecine de pointe au Québec? En 2011, l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux avait commencé par refuser l’approbation de trois médicaments contre le cancer, pour des raisons économiques, avant que le ministre de la Santé ne force l’Institut à revenir sur sa décision.
Au Québec, on a au moins le luxe de pouvoir faire le calcul. Mais il va falloir raffiner nos techniques comptables. En Occident, les compagnies d’assurance et les gestionnaires de la santé considèrent, à des fins de calcul, qu’une vie humaine vaut environ 100 000 $. Si le coût d’un traitement pour sauver une vie est supérieur, on laisse tomber. Mais il faudrait selon moi davan­tage tenir compte des coûts qu’une longue maladie entraîne pour le système de santé. Un patient qui souffre d’insuffisance rénale et qui requiert des traitements de dialyse, ça coûte des dizaines de milliers de dollars par année, sans compter la perte de productivité des proches qui doivent s’en occuper. À l’opposé, quelqu’un qui continue à travailler passé l’âge de 65 ans, ça aide à remplir les coffres de l’État.
Il y a des médicaments coûteux qui, sur un plan strictement économique, sont rentables pour la société. Malheureusement, les gouvernements sont élus tous les 4 ans et hésitent à rembourser un traitement très cher dont les bénéfices vont s’étaler sur 15 ans.

Ce n’est donc pas demain la veille que l’espérance de vie va passer le cap des 100 ans?
Ça ne se produira certainement pas de mon vivant. À moyen terme, toutefois, j’estime que l’homme pourrait vivre jusqu’à 70 ans sans maladie. Pour l’instant, les maladies commencent à apparaître vers 45 ou 50 ans. Ce n’est pas tout de vivre vieux. Encore faut-il avoir la santé. Je pense que la médecine personnalisée va nous aider à y arriver.

On vieillira donc plus heureux?
Sans aucun doute. Être malade, c’est être obligé de se soumettre aux conseils d’un médecin; c’est organiser sa vie autour de visites à l’hôpital; bref, c’est perdre son autonomie.
La santé, c’est la liberté, et la liberté est la pierre d’assise du bonheur.
 
Reconnu mondialement pour son expertise dans les domaines de l’hypertension, du diabète et des maladies cardiovasculaires, le docteur Pavel Hamet est le chef du service de médecine génique du Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal dont il est le fondateur. Professeur de médecine à l’Université de Montréal, ce chercheur originaire de la République tchèque est aussi le président- fondateur de Prognomix, une compagnie privée de médecine personnalisée. Grâce à son approche axée sur la prévention et la génomique, il entend révolutionner la manière de prendre en charge les patients.
 


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