Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
50 défis

Repenser la relation entre le patient et son médecin

[Défi 02] Les médecins sont malades, dit le docteur Marc Zaffran. Et ce sont les patients qui disposent du meilleur traitement pour les soigner.

03/10/2012

 

Marc Zaffran alias Martin Winckler

Médecin français émigré au Québec, écrivain en résidence au département de littérature de l’Université d’Ottawa.
 

N’ayons plus peur des maux
Propos recueillis par Pascale Millot


Marc Zaffran
                                                                            © Paul Bordeleau
Vous dites qu’il faut repenser la relation entre les médecins et leurs patients. Pourquoi?
Les médecins – surtout en France  –, sont formés dans l’illusion de leur toute-puissance. On leur enseigne qu’ils sont les détenteurs d’un savoir et que la personne malade, elle, est ignorante. Cette attitude parasite leurs rapports avec les patients qui, ne se sentant pas écoutés, ont plus de mal à leur faire confiance. Or, j’ai compris que la relation que le médecin instaure avec son patient est pour beaucoup dans la guérison ou du moins le soulagement. C’est ça, l’effet placebo.

Comment pourrait-on améliorer les choses?
En changeant le mode de sélection des étudiants en médecine, qui procède encore de cet élitisme selon lequel pour être un bon médecin, il faut être un bon élève. Il n’y a aucune raison de choisir les futurs médecins en fonction de leur performance en maths ou en physique.

Alors, que faut-il pour être un bon médecin?
Un bon médecin est d’abord un médecin qui doute et qui sait écouter. En général, les gens vous donnent les raisons pour lesquelles ils consultent dès le début de la rencontre, mais ils enrobent la réalité pour rendre la chose acceptable.

Il faudrait donc revoir la formation des médecins?
Oui, et au Québec les choses sont en train de changer. J’ai participé à la préparation de la réforme des études médicales à l’Université de Montréal, qui va être centrée sur l’implication des patients. Ces derniers joueront le rôle d’experts en enseignement dès la première année. C’est révolutionnaire.
D’ailleurs, l’Amérique du Nord est très en avance sur une grande partie de l’Europe en ce qui concerne la réflexion éthique, la relation au patient, le soulagement de la douleur, etc. Les patients y sont aussi plus rebelles, plus informés et hésitent moins à contredire leur médecin.

Vous prônez la transparence envers les malades. Toute vérité est donc bonne à dire?
Le médecin a l’obligation morale de dire la vérité à ses patients. D’ailleurs, au Québec, ne pas dire aux malades de quoi ils souffrent est considéré comme une faute professionnelle. En France, si un médecin décide de confier à votre mari, mais pas à vous, que vous avez un cancer du sein métastasé au foie, il n’encourt aucun blâme. C’est pourtant grave, car cela place la famille dans une position intenable.
Quant à moi, je crois qu’il faut respecter l’autonomie du patient, qu’il s’agisse de lui annoncer une mauvaise nouvelle ou de le laisser décider par lui-même dans certains cas difficiles. Une femme est déjà venue me voir alors qu’elle voulait un enfant à 48 ans. Elle venait de tomber amoureuse et était parfaitement heureuse à l’idée d’être enceinte. Qui suis-je, moi, pour lui dire qu’elle ne devrait pas avoir d’enfant alors que, entre vous et moi, il y a moins de risques à être enceinte à 48 ans, à Montréal, qu’à 25 ans, à Ouagadougou?

Vous critiquez sévèrement l’industrie pharmaceutique, et vous avez déploré la campagne de vaccination contre le virus H1N1 en 2009.
Je savais que nous ne courions aucun risque. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la maladie était épidémique dans tout l’hémisphère sud. Pourtant, on ne voyait pas de millions de cadavres allongés sur le sol dans ce coin du monde. En juin 2009, trois mois avant la vaccination, les cartes de l’OMS montraient la progression du virus sur la planète. Plus il y en avait, plus il y avait de rouge. L’Amérique du Nord était en rouge, car le virus circulait, mais les gens guérissaient tout seuls; c’était un virus bénin. La campagne de vaccination n’a pas été suivie en France. Y a-t-il eu une hécatombe?

Vous adhérez donc à la théorie du complot selon laquelle les gouvernements se sont alliés avec les pharmaceutiques pour nous vacciner inutilement.
Ce n’est pas un complot, c’est une démarche commerciale. Au début des années 2000, l’industrie pharmaceutique a décidé de recentrer sa production sur les vaccins plutôt que sur les nouveaux médicaments. En effet, il est de plus en plus difficile et de moins en moins rentable de tester de nouvelles molécules en raison des con­traintes des essais cliniques, surtout si on est obligé de mettre fin au développement du médicament en cours de route, parce qu’on se rend compte de son inefficacité ou d’effets secondaires trop importants. D’ailleurs, on ne commercialise presque plus de nouveaux médicaments.
Pour l’industrie, l’avenir est donc dans les vaccins. En effet, si les pharmaceutiques réussissent à convaincre les gouvernements que la vaccination est un enjeu de santé publique, l’État va financer les recherches en achetant ce vaccin.
Et c’est facile de convaincre. Il suffit d’envoyer au responsable de la santé publique le grand spécialiste de la maladie en question, et de lui dire: «Écoute, tu ne recommandes pas la vaccination massive et tu te retrouves avec des milliers de morts…» Je vous parie que le ministre de la Santé va faire vacciner tout le monde. Pour la grippe, ça n’a pas été compliqué, car il y avait déjà eu trois grandes épidémies: en 1918, en 1968 et en 1978. Mais quand vous regardez les chiffres, vous vous rendez compte qu’il y a eu de moins en moins de morts. Pourquoi? Parce que l’immunité générale de la population s’est améliorée. La preuve, c’est que nous sommes 7 milliards sur Terre alors que les trois quarts de la planète n’ont toujours pas accès aux antibiotiques. Si l’immunité générale ne s’était pas améliorée, nous ne serions pas aussi nombreux.

Marc ZaffranQu’en est-il de la campagne de vaccination des petites filles contre le virus du papillome humain (VPH), supposé prévenir le cancer du col de l’utérus, qui fait maintenant partie de la liste des vaccins recommandés au Québec?
C’est la même chose. C’est le résultat d’un lobbying. Il a suffi de choisir des médecins qui ont vu des patientes mourir d’un cancer du col de l’utérus. Des femmes gynécologues, de préférence, parce que c’est une maladie qui les touche de près, et de leur dire qu’un vaccin contre le VPH est disponible, et vous avez des hordes de femmes médecins prêtes à se battre pour défendre la nécessité de ce vaccin.

Comment se fait-il que les médecins soient tellement à l’écoute de l’industrie?
Parce que l’industrie entre en contact très tôt avec les étudiants pour leur donner des bouquins, des petits cadeaux, leur présenter des recherches. C’est beaucoup plus facile de manipuler quelqu’un qui a une dette envers vous et qui, en plus, n’a pas le sentiment d’être manipulé puisqu’on lui dit que c’est pour le bien de ses patients. C’est aussi plus facile de manipuler quelqu’un d’angoissé. Les étudiants en médecine sont, comme la plupart des jeunes gens qui veulent réussir, très angoissés. Et ils le sont encore plus parce que ce sont des jeunes gens qui ont décidé de soigner les autres, de faire le bien de l’humanité. À l’université Harvard, aux États-Unis, la faculté de médecine a décidé qu’aucun représentant de l’industrie n’entrerait en contact avec les étudiants.

Fait-on peur inutilement aux gens?
Dans l’immense majorité des cas, quand les gens sont en bonne santé, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de maladie chronique visible altérant leur état, le risque qu’ils aient une maladie grave est minime. C’est notamment pour cette raison que je refuse de me soumettre aux tests de dépistage du cancer de la prostate, car c’est une escalade. Je sais que je cours beaucoup plus de risques de mourir d’autre chose que d’un cancer de la prostate. Donc si j’ai un cancer de la prostate, je vais rester avec. Je pourrais avoir un anévrisme au cerveau; ce n’est pas pour ça que je vais aller passer un examen d’imagerie par résonance magnétique tous les six mois. Ce n’est pas possible de vivre comme ça.

Vous vous êtes prononcé en faveur du suicide assisté ce qui, là aussi, va à contre-courant de la position de nombreux médecins.
S’il est vrai que la plupart des gens qui ne souffrent pas physiquement ne veulent pas mourir, certains ont une douleur morale immense, qui n’est pas de la dépression, et préfèrent mourir.
Comment se fait-il qu’on ne soit pas en mesure d’accepter qu’un malade qui se sait condamné et qui est extrêmement malheureux puisse estimer que la vie n’a plus rien à lui apporter et demande l’aide d’un médecin pour mourir?
Je crois quant à moi que les médecins ont du mal à l’accepter, car cela les force à reconnaître qu’ils ne sont pas tout-puissants et qu’ils ne sont pas là pour empêcher les gens de mourir. En fait, nous sommes là pour faire en sorte que les gens souffrent moins. Et pour le faire le mieux possible. C’est tout et c’est déjà très bien.


Médecin français émigré au Québec, Marc Zaffran a pratiqué la médecine générale pendant 15 ans dans un cabinet de campagne. Là, il a vu défiler toutes les petites et grandes misères humaines, entendu des secrets inavouables et soigné quelques maladies «honteuses». Il y a surtout appris à devenir médecin.
En 1998, sous le pseudonyme de Martin Winckler, il signe La maladie de Sachs. Acclamée par la critique et le public, portée à l’écran par le cinéaste Michel Deville, l’histoire du docteur Bruno Sachs a rendu le docteur Zaffran célèbre.
Au Québec, où il vit depuis 2009, avec sa femme et six de leurs huit enfants, il a découvert, dit-il, une médecine nourrie d’éthique et plus en phase avec les découvertes scientifiques. Aujourd’hui en retrait de la pratique médicale, il est écrivain en résidence au département de littérature de l’Université d’Ottawa et poursuit une maîtrise en bioéthique à l’Université de Montréal, en plus d’alimenter son Webzine et son blogue de PasseportSanté.net. Son plus récent roman, En souvenir d’André, qui paraît ce mois-ci aux Éditions P.O.L, traite d’un sujet brûlant d’actualité: le suicide assisté.



Untitled Document

Découvrez les 50 defis