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50 défis

Concilier avancées scientifiques et justice sociale

[Défi 20] Les nouvelles technologies ont profondément changé notre vie quotidienne. Pourtant, on mesure encore mal les conséquences de ces transformations.

23/11/2012
Céline Lafontaine
Professeure au département de sociologie de l’Université de Montréal

Printemps technologique et société post-mortelle
Propos recueillis par Elias Levy
Céline LafontaineQuel regard portez-vous sur la révolution technoscien­tifique qui est en train de chambarder nos vies?
Il est indéniable qu’Internet qui s’est développé dans les années 1990 a profondément transformé la culture. Aujourd’hui, c’est un lieu normal de socialisation. Une part de plus en plus importante de nos activités sociales se déroule désormais en ligne, même si le caractère révolutionnaire du dispositif technologique tend à devenir socialement invisible, ce qui prouve à quel point Internet a modifié radicalement notre univers culturel. Autrement dit, des millions de personnes l’utilisent «naturellement» dans leur vie quotidienne sans réaliser la grande nouveauté de ce phénomène.

Cette révolution a-t-elle renforcé la notion sociologique du «village global»?
Dans les années 2000, on n’a cessé de marteler le discours de la globalisation économique et culturelle, et de ses incidences sur le «village global». On a alors éludé une réalité devenue aujourd’hui incontournable: les impacts que les nouvelles technologies ont au niveau local – c’est-à-dire sur des millions de personnes qui peuvent désormais communiquer entre elles à l’intérieur d’une même société. Au cours de la dernière année, la révolution internet – et celle des technologies de l’information – a contribué à changer radicalement la vie et notamment la destinée de millions de gens dans les pays arabes. Au Québec, on s’aperçoit aussi que les technologies de l’information ont un grand impact au niveau local. On a pu le constater durant la grève des étudiants. Grâce à Twitter et Facebook, des milliers de jeunes Québécois ont pu, de façon instantanée, communi­quer entre eux et se mobiliser très rapidement. En fait, les nouvelles technologies de l’information sont en train de redéfinir le lien entre le monde virtuel et la vie collective.

Qu’en est-il des nanotechnologies, qui sont le principal moteur de cette technoscience?
Lorsqu’on parle de nanotechnologies, on ne fait pas référence à un domaine particulier de la recherche, mais bien à une nouvelle façon de concevoir et de transformer la matière, qui touche l’ensemble des secteurs et des disciplines scientifiques. Les nanotechnologies visent à manipuler la matière atome par atome en créant de nouveaux matériaux dont les propriétés physiques, chimiques ou biologiques sont encore inconnues. Par exemple, on peut produire des plastiques ininflammables, des textiles intelligents, des dispositifs de traitement pouvant isoler et cibler des cellules très précises à l’intérieur du corps. La liste des potentialités des nanotechnologies ne cesse de s’allonger, mais leur développement accéléré pose d’importantes questions d’éthique, de santé et d’environnement. La révolution nanotechnologique correspond à une nouvelle façon de concevoir l’ensemble des sciences et des techniques. Elle se caractérise surtout par la redistribution des rapports entre la science, la technologie et la société au sens large. Les nanotechnologies sont devenues, avec le programme NNI lancé au début des années 2000 par le gouvernement de Bill Clinton, l’enjeu d’un redéploiement stratégique en matière de recherche et d’innovation à l’échelle internationale. L’imaginaire lié aux nanotechnologies pose aussi des questions quant à la conception de l’être humain, puisqu’elles nourrissent l’espoir de modifier le corps afin de le rendre plus performant.

Les nanotechnologies ne rendent-elles pas de plus en plus ténue la frontière entre la science et la science-fiction?
La volonté de contrôler la matière atome par atome s’abreuve en effet à un imaginaire technoscientifique proche de la science-fiction. Les nanotechnologies s’inscrivent dans ce que des sociologues appellent l’«économie de la promesse» et sont devenues le modèle de l’innovation technologique à ce chapitre.
Les chercheurs sont contraints de répondre à des impératifs financiers. Par exemple, aujourd’hui, les politiques canadiennes en matière de recherche sont désastreuses. Au Canada, la recherche fondamentale n’existe quasiment plus. Désor­mais, ce sont les rapports entre industries et science qui dominent. Pour obtenir des subventions de recherche, il faut s’inscrire dans cette nouvelle logique d’innovation. C’est ce qui explique en partie cette tendance à la surenchère en matière de promesses. Car quand on se place dans une logique industrielle de spéculation et de financiarisation de la recherche, surtout dans le cas des start-ups, il faut faire des promesses qui deviennent de plus en plus éloignées de l’esprit de la recherche.

Dans votre livre La société post-mortelle, vous portez un regard critique sur ce que l’on pourrait appeler «l’obsession de la jeunesse» de la science contemporaine. Pouvez-vous nous résumer votre point de vue sur cette question?
Dans ce livre, j’analyse certaines tendances fortes des sociétés contem­poraines, comme la lutte contre le vieillissement par le biais des avancées biomédicales et la volonté d’accroître les performances du corps humain. C’est une quête d’immortalité qui relève davantage d’une forme de nouvelle religion que de la science en tant que telle. Lorsqu’un chercheur promet de prolonger indéfiniment la vie, il sort du cadre de la rationalité scientifique. L’idéal de performance est au cœur du concept de la société post-mortelle. Ma collègue Johanne Collin, professeure à la faculté de pharmacie de l’Université de Montréal, a réalisé une grande étude sur l’utilisation de médicaments auxquels ont régulièrement recours les étudiants en médecine du Québec pour être plus performants dans leurs études. C’est aussi ça la société post-mortelle. Celle-ci a pour but de transformer le corps humain. La nanomédecine offre un bon exemple du nouveau modèle du corps humain porté par la société post-mortelle. C’est le seul grand projet technoscientifique dans le domaine médical qui recoupe à la fois la médecine prédictive, la médecine personnalisée et la médecine régénératrice. Quand on analyse ce phénomène sous l’angle sociologique, on s’aperçoit qu’il s’agit non pas uniquement d’un ensemble de nouveaux traitements médicaux, mais d’une nouvelle conception du corps et d’une nouvelle façon de penser l’individu.


Céline LafontaineL’innovation technoscientifique n’est-elle pas entièrement régie par des politiques économiques néolibérales?
Absolument. Et la globalisation est autant, sinon plus réelle, dans l’économie des corps que dans l’économie d’Internet. Depuis 2009, l’OCDE, les États-Unis et l’Union Européenne ont mis en place respectivement un nouveau programme de développement qui porte le nom de «bioéconomie». Partant du postulat que les processus vivants peuvent devenir la source d’une nouvelle productivité, la «bioéconomie» vise à manipuler les processus biologiques pour accroître la richesse. S’agissant d’un programme global qui repose sur l’innovation techno­logique, la «bioéconomie» touche de nombreux domaines, tels que l’agriculture (avec les OGM), le secteur industriel (biologie synthétique) et la santé.
En ce qui concerne le secteur de la santé, la nanomédecine et la médecine régénératrice sont au centre du programme de la «bioéconomie». En fait, avec le développement des thérapies géniques, des thérapies cellulaires et des traitements à base de cellules souches, on assiste à de nouvelles formes d’appropriation et d’exploitation du corps humain, et de ses produits. Autrement dit, la «bioéconomie» donne lieu à de nouvelles formes d’inégalités sociales à l’échelle internationale. Je pense entre autres au commerce des ovules en Inde et en Europe de l’Est. En favorisant un modèle de santé centré sur l’individu, la «bioéconomie» remet aussi en cause les systèmes de santé publics.

Les progrès des technosciences ne sont donc pas nécessairement synonymes de progrès sociaux et humains?
On assiste aujourd’hui à la mise en place d’une économie des corps, notamment avec le développement de la recherche sur les cellules souches. Si l’Inde et la Chine sont en train de se tailler une place importante dans les domaines de la médecine régénératrice et de la nanomédecine, c’est parce que dans ces deux pays émergents prévalent des conditions sociosanitaires bien différentes de celles qui existent dans les pays occidentaux. Si l’industrie des technologies de reproduction est si développée en Inde, et si l’on produit dans ce pays autant de cellules souches, c’est parce que la condition des femmes indiennes favorise le développement d’un tel marché. Il faut bien comprendre que, dans la logique de globalisation propre à la «bioéconomie», le corps de la femme indienne n’a pas la même valeur que le corps de la femme nord-américaine. En Inde, en Chine, au Brésil aussi, les conditions sociales des femmes contribuent au développement d’un marché «des corps» pour la recherche et pour l’expérimentation scientifique. Ces pays sont devenus des bassins incroyables pour les tests cliniques et pour le tourisme médical.
Ce que les pays occidentaux interdisent à leurs citoyens pour les protéger contre les dangers de l’expérimentation, la Chine et d’autres pays émergents leur offre sous forme de promesses. Ainsi, de plus en plus d’Occidentaux vont se faire soigner à l’étranger parce qu’on leur promet des traitements en nanomédecine et en médecine régénératrice, qui supposément vont leur permettre de lutter contre des maladies incurables.

À l’inverse, beaucoup d’essais cliniques américains et européens sont faits dans des laboratoires indiens et chinois. Autrement dit, la recherche biomédicale se globalise à un rythme effréné. Il se produit aujourd’hui, avec la recherche clinique, un phénomène analogue à ce qui s’est produit dans les années 1970 lorsque l’Occident s’est vidé de sa production manufac­turière qui a été délocalisée dans des pays sous-développés. Aujourd’hui, des femmes indiennes, asiatiques et de l’Europe de l’Est produisent les cellules souches et les ovules qui sont utilisés par des laboratoires occidentaux. On voit à quel point la science, en se globalisant, créée de nouvelles formes d’inégalités sociales.

Auteure de deux essais très remarqués, Nanotechnologies et société: enjeux et perspectives. Entretiens avec des chercheurs (Éditions du Boréal, 2010) et La société post-mortelle. La mort, l’individu et le lien social à l’ère des technosciences (Éditions du Seuil, 2008), Céline Lafontaine porte un regard plein d’acuité sur ce monde nouveau.
La professeure au département de sociologie de l’Université de Montréal analyse pour nous l’ampleur et les dérives de cette révolution numérique qui a non seulement bouleversé notre façon de vivre, mais aussi de penser.



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