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50 défis

Se réapproprier la beauté du monde

[Défi 30] «Acheter c’est voter», avait-elle lancé, il y a une dizaine d’années. Laure Waridel rappelait ainsi que le consommateur fait un choix politique en remplissant son panier d’épicerie ou sa garde-robe.

21/11/2012
Laure Waridel
Cofondatrice du groupe Équiterre

Laure de l’Île
Propos recueillis par Raymond Lemieux

 
Laure Waridel © Paul BordeleauNotre société accepte maintenant l’idée du recyclage et de la consommation équitable. Le monde change-t-il assez vite à votre goût?
A-t-on vraiment changé notre façon de voir le monde? Quand on regarde une forêt, on pense encore aux «deux par quatre» et autres ressources qu’on peut en tirer. On ne considère pas la forêt pour ce qu’elle est. On fait fi du rôle fondamental qu’elle joue dans la protection du climat, la qualité de l’air, le cycle de l’eau, la préservation des espèces. On oublie la signi­fi­cation symbolique qu’elle a pour les communautés autochtones notamment. On entretient avec elle un rapport utilitaire, comme on le fait avec nos cours d’eau et même, avec nos co-citoyens.
Plutôt que de considérer la société au sein de l’environnement et l’économie au sein de la société, on a fait l’inverse. On a placé l’économie au-dessus de tout. On a coupé les liens. C’est ce qui mène à la multiplication des crises actuelles.

C’est un peu ce que vous nous avez fait comprendre dans votre livre L’envers de l’assiette. Mais qu’est-ce qui a poussé une sociologue à s’intéresser à notre assiette?
La sociologie permet l’étude des relations. L’alimentation nous relie très concrètement à des gens et à des écosystèmes. Prendre conscience de ces interactions nous permet de réaliser que nous avons tous beaucoup plus de pouvoir  que ce que nous croyons. Individuellement et collectivement.
Les sciences modernes ont tendance à cloisonner les enjeux dans des champs d’études bien précis. Cela nous empêche de comprendre correctement les crises que nous vivons, qu’elles soient environnementales (changements climatiques, perte de biodiversité, contamination chimique et génétique, etc.) ou socio-économiques (augmentation des inégalités, effritement de la classe moyenne, endettement, etc). Comme citoyen, on peut se sentir impuissant face à cela.

Que faire alors?
Le sociologue français Edgar Morin écrivait: «Dans la mesure où elles sont mal perçues, sous-évaluées, disjointes les unes les autres, toutes les crises de l’humanité planétaire sont en même temps des crises cognitives. » Je pense qu’il est devenu urgent de comprendre les causes communes des crises actuelles. Il faut oser faire les liens, malgré la complexité que cela impose.
Je suis d’avis qu’un autre modèle économique est en construction même s’il est lent à s’installer. Il s’incarne dans la multiplication d’initiatives d’économie sociale et écologique. Le développement durable, bien qu’étant un terme souvent galvaudé, a créé un terreau fertile dans des milieux originellement résistants à la réflexion environnementale et sociale.
On trouve un petit exemple de ces alternatives en marche avec l’agriculture soutenue par la communauté, les fameux paniers bio, promus par Équiterre. Ce système instaure un nouveau rapport entre le producteur d’aliments biologiques et le consommateur urbain. En payant à l’avance une part de la récolte, le consommateur évite au producteur d’emprunter à la banque et lui procure un marché garanti. En échange, celui-ci profite d’aliments biologiques frais à moindre coût livrés une fois par semaine près de chez lui.
Contrairement aux mythes qui circulent, l’agriculture biologique est très productive. Elle engendre aussi beaucoup moins d’endettement que les pratiques industrielles. Je pense à mes amis de la ferme la Grelinette à St-Armand. Moins d’un hectare, sur une superficie totale de quatre, permet d’approvisionner plus de 150 familles. Le succès de cette petite entreprise est environnemental, social et économique.
Cela peut cependant engendrer des prix plus élevés pour le consommateur. Sommes-nous prêts à payer plus cher pour nous nourrir?
Avec la formule des paniers bio, ce n’est pas nécessairement plus cher. Par contre, il est vrai que certains choix écologiques sont plus dispendieux.
Nous sommes conditionnés depuis la petite enfance à choisir le moins cher possible. Dans une économie qui ne tient pas compte des coûts environnementaux et sociaux, cela se traduit par des pressions pour payer les travailleurs et les ressources le moins cher possible. L’obsolescence est planifiée afin que l’on achète toujours davantage de produits qui devront rapidement être jetés. Ce système nie la dette environnementale et sociale qu’il nous faudra tôt ou tard assumer.

Vous estimez que les indicateurs économiques que nous utilisons sont erronés?
Les indicateurs qui sont utilisés pour nous orienter vont souvent à l’encontre de l’intérêt commun. Par exemple, lorsqu’une entreprise annonce des licenciements, la valeur de ses actions aura tendance à augmenter en bourse. Comme s’il y avait quelque chose de positif à ce que des gens perdent leur emploi. Cela illustre bien la « déconnexion » de l’économie de son terreau social. C’est aussi le cas sur le plan environnemental. Si le prix du pétrole augmente, il devient rentable d’en extraire encore plus; à partir des sables bitumineux, par exemple. Il peut certes y avoir des emplois créés et des gains à court terme pour certains actionnaires qui en tirent profit, mais pour l’ensemble de la société, il y a un coût environnemental et social à considérer.

Laure Waridel © Paul BordeleauLes citoyens ne sont-ils pas désabusés?
Les événements du printemps dernier au Québec me donnent beaucoup d’espoir. Ce grand réveil a poussé bien des gens à réfléchir et à se politiser. Plusieurs disaient: «Les étudiants sont des enfants gâtés qui ne veulent pas payer.» Mais les chiffres ont démontré qu’à long terme, la gratuité scolaire serait un choix plus rentable. Plus les gens étudient, plus leur revenus – et donc leur contributions aux impôts – tendent à augmenter. Une population plus éduquée est plus égalitaire, plus en santé et expérimente moins de problèmes de criminalité. Tout cela permet des économies importantes.
Pour une meilleure prise de conscience de tous les enjeux, il faut un décloisonnement des savoirs. Nous avons fait énormément de progrès, d’un point de vue technologique, dans nombre de disciplines scientifiques, mais on n’écoute relativement peu les chercheurs en sciences humaines. Ceux-ci passent pourtant leur vie à analyser des enjeux sociaux. Lorsque des médecins s’expriment à propos d’une maladie, on a tendance à les écouter. C’est pareil lorsqu’un mécanicien identifie un problème technique dans une voiture. Pourquoi écoute-t-on si peu nos sociologues et nos philosophes?
[Alors que nous discutions, un grand jet surgit des flots face à nous. Une baleine à bosse! Une rareté. «C’est extraordinaire! D’habitude, ce sont surtout des rorquals et  des bélugas que l’on peut voir», me fait remarquer Laure Waridel en appelant ses enfants pour qu’ils viennent admirer le spectacle.]

La nature semble très importante dans votre vie.
Il y a souvent des tempêtes à l’île Verte. On vit avec les éléments. Et c’est si puissant que l’on ne peut que se sentir petit. Quand on est en ville, dans un environnement transformé, on se sent dominant. Mais quand on est seul dans la nature, on réalise que l’on fait partie d’un tout.
En revenant au Québec, après avoir passé deux ans en Suisse, j’ai constaté combien l’accès à la beauté est difficile chez-nous. Il faut souvent faire des kilomètres en auto pour accéder à la nature. En Suisse, il est possible partout de trouver un petit chemin qui nous conduit au village voisin. Ces sentiers passent souvent sur des terrains privés, parfois à quelques mètres des maisons. Chez nous, il faut même payer pour entrer dans nos parcs naturels alors que c’est une richesse commune. On oublie la valeur du partage.
Mon garçon m’a un jour donné une bonne leçon. Au retour d’un voyage, j’avais acheté deux livres que je comptais offrir à mes enfants. Un pour lui, et un pour sa petite sœur. J’ai dit à Colin: «Je t’ai rapporté un livre et j’en ai aussi apporté un pour Alphée.» Il m’a répondu: «J’ai une meilleure idée, maman. Tu nous donnes les deux à nous deux, comme ça on en a deux chacun.» Comme quoi on peut être plus riche en partageant.

Comment voyez-vous la suite des choses d’ici 2050?
Il faut d’abord briser le mythe selon lequel on n’a pas les moyens de faire des changements. Le Québec a tout ce qu’il faut pour devenir un modèle de développement durable à l’échelle de la planète. Nous avons une population de plus en plus éduquée. Nous disposons de ressources naturelles extraordinaires et d’une culture foisonnante. À l’échelle internationale, nous sommes perçus comme des innovateurs. Je pense qu’avec du courage, il y a moyen de replacer le bien commun au centre de nos décisions individuelles et collectives.
Si on veut relever les défis qui nous attendent, nous n’avons pas le choix de reconnecter l’économie à la réalité envi­­­ron­­ne­­men­­ta­le et sociale.

Si on a les moyens de le faire, d’où vient le blocage?
Les humains sont naturellement résistants aux changements. Nous sommes des êtres d’habitudes. Être les premiers à faire quelque chose de différent peut être insécurisant. En ce moment, les institutions ne suivent pas. En plaçant les lois du marché au-dessus de tout, c’est l’intérêt du plus fort qui prime: cela va à contrecourant de l’esprit d’innovation. On défend le libre marché. Mais est-ce vraiment un marché libre quand un tout petit nombre d’entreprises le contrôlent et font passer leurs profits avant le bien commun?
Le dramaturge allemand Berthold Brecht disait : « Ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner, mais ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu. » L’histoire de l’émancipation humaine s’écrit tous les jours. Par nous tous.

Cofondatrice du groupe Équiterre, Laure Waridel milite toujours pour le bien commun, comme elle dit.
Décorée de l’ordre de la Pléiade par l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, nommée au cercle des Phénix de l’environnement, membre honorifique du Golden Key Honour Society à l’Université McGill, elle a aussi reçu un doctorat honoris causa de l’Université du Québec à Rimouski. Détentrice d’une maîtrise en environnement, elle mène actuellement un doctorat à l’Institut des hautes études internationales et du développement, à Genève, en Suisse, son pays natal.

Illustration © Paul Bordeleau

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