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Reportages

L'homme qui parlait à la Terre

Un portrait du père de l'écologie moderne publié dans le numéro de Québec Science de mars 2010.
Par Noémi Mercier - 29/09/2011
Pierre Dansereau oublie parfois qu’il a été professeur. Le vieil homme, la mémoire tout embrumée par la maladie, ne sait plus qu’il est le père de l’écologie au Québec. Qu’il a signé 600 écrits scientifiques, reçu 17 doctorats honorifiques, qu’un pavillon porte son nom à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il est maintenant presque sourd et il ne parle plus beaucoup. Seuls ses proches peuvent encore lui rendre visite.

Mais ses joies d’enfant, elles, ne sont jamais loin. Installé depuis peu dans une résidence de retraite avec sa femme Françoise, il vit a proximité de la maison où il a grandi, à Outremont, à deux pas de la forêt du mont Royal qui a été son premier terrain de jeu. «Quand on lui rappelle des souvenirs très anciens, je retrouve le Pierre que j’ai connu, dit avec tendresse son plus jeune frère Michel, de 13 ans son cadet. C’était un conteur extraordinaire, de la trempe de Lewis Carroll: il nous racontait des histoires abracadabrantes. Il a toujours gardé une sorte d’émerveillement devant la vie.» Dans ces moments bénis, Pierre Dansereau redevient le joyeux gentleman, le grand sensible un peu poète habité par les paysages de sa jeunesse.

Voyageur aguerri, il parcourait encore le monde à l’âge de 90 ans en compagnie de son cousin, le cinéaste Fernand Dansereau, pour le tournage du documentaire Quelques raisons d’espérer, dans lequel il revisite les lieux marquants de sa carrière – de New York à Brasilia, de Paris à Lisbonne, en passant par la Gaspésie et le Nunavut. «On le perdait entre les prises de vue, se rappelle le réalisateur, amusé. Dès que la caméra arrêtait de tourner, il partait comme une gazelle explorer un champ, grimper une montagne. Il y a chez lui une exubérance naturelle, une curiosité inlassable. C’est tout à fait merveilleux.» Dans une scène réjouissante, à Percé, on voit le vieillard inspecter à quatre pattes la végétation en bordure d’une falaise, se coucher en riant sur un tapis d’arbustes, s’extasier devant chaque plante en faisant de grands gestes gracieux comme s’il la découvrait pour la première fois. Ce n’est pas pour rien qu’on le surnomme «l’écologiste aux pieds nus»: le contact direct avec la nature a été la source de toutes ses inspirations.

Mais Pierre Dansereau est bien plus qu’un défenseur des fleurs et des oiseaux. C’est un visionnaire qui a repensé sa discipline en la fusionnant avec les sciences sociales et en la transportant au cœur de l’environnement urbain. Il a été l’un des premiers à saisir qu’on ne pouvait pas faire de l’écologie sans inclure l’être humain, si bien qu’il a appliqué les méthodes éprouvées dans la forêt amazonienne au pavé new-yorkais, celles qu’il avait développées dans les érablières laurentiennes aux quartiers populaires de Montréal.

Né le 5 octobre 1911, aîné d’une famille de 5 enfants, il grandit dans le décor à moitié sauvage d’Outremont, à la lisière de l’érablière du mont Royal. À l’époque, seules quelques résidences en pierre se dressent dans le quartier parmi des champs en friche et des boisés. La chaussée de la rue Maplewood – où s’élève, au numéro 56, la majestueuse maison familiale – est en gravier, et les trottoirs, en bois. C’est cependant à Percé, où Pierre Dansereau passe plusieurs étés de sa jeunesse, que se confirme sa passion pour la nature. «Il y avait quelques personnes autour de moi qui pouvaient décoder le paysage, m’initier tant bien que mal à ce que voulaient dire les escarpements, les plages, le barachois, les tourbières, racontera-t-il dans Quelques raisons d’espérer. Ma véritable vocation, qui est l’analyse du paysage entier, ce qu’on a appelé plus tard les écosystèmes, germait dans mon subconscient.»

C’est une enfance très heureuse, répétera-t-il souvent, placée sous le signe de l’amour et de la prospérité. La maison de la rue Maplewood abrite la première piscine intérieure de la ville, et le jeune Pierre possède sa propre voiture à 15 ans… en 1926! «C’est un bourgeois, Monsieur Dansereau, dit Christiane Huot, directrice du Service des archives de l’UQAM, qui vient de produire une exposition virtuelle sur l’ancien professeur. Sur ses photos de jeunesse, il a l’air d’un dandy!» Pierre Dansereau ne perdra jamais ce vernis aristocratique – il a l’habitude de saluer les dames par un baisemain, et il ne se laisse pas tutoyer facilement. Mais il ne fera jamais exactement ce que son milieu attend de lui.
Il abandonne au bout d’un an les études de droit entreprises pour faire plaisir à son père, qui l’imagine politicien ou diplomate. À 20 ans, le dandy rêve plutôt de voyages et de littérature; il planche sur un roman, publie quelques poèmes dans des revues, s’engage sur des navires pour aller découvrir le Grand Nord et les Caraïbes. C’est finalement la botanique qui étanchera sa soif de beauté et de connaissance.

Alors qu’il est inscrit en agronomie à l’Institut agricole d’Oka, le jeune homme fréquente le laboratoire du frère Marie-Victorin. C’est là qu’il s’initie au plaisir de désigner par leur nom toutes les fleurs qu’il observe depuis l’enfance, et qu’il presse maintenant assidûment dans ses herbiers. En 1936, il s’installe à Paris en compagnie de sa jeune épouse, la peintre Françoise Masson, pour en revenir, trois ans plus tard, avec un doctorat en taxonomie végétale. À l’époque, seulement cinq ou six Canadiens français détiennent un diplôme de ce niveau. Marie-Victorin, qui vient de fonder le Jardin botanique, lui offre le poste d’assistant directeur qu’il occupera jusqu’en 1942.

S’amorce alors la fabuleuse trajectoire qui le mènera de l’étude des communautés végétales à celle des sociétés humaines. Ses premières recherches d’envergure, dans les années 1940, portent sur les érablières de la vallée du Saint-Laurent: il cherche à comprendre comment se sont associées les diverses espèces végétales qui cohabitent dans ce type de forêt. Il en profite pour réaliser des travaux sur l’avenir de l’industrie acéricole. Déjà, le botaniste manifeste des préoc­cu­pations sociales qui iront croissant tout au long de sa carrière.

De 1940 à 1950, il est le premier à enseigner l’écologie à l’Université de Montréal. Cette science balbutiante n’est toutefois pas au goût du jour; elle n’est même pas au programme des grandes universités Harvard et Berkeley, aux États-Unis, ou de la Sorbonne, en France. «À ce moment-là, on faisait de gros efforts pour rendre la biologie plus expérimentale. Mais les laboratoires, ça n’a jamais été sa tasse de thé, à Pierre Dansereau. Son dada, c’était d’aller observer la nature», souligne le sociologue Jean-Guy Vaillancourt, professeur retraité de l’Université de Montréal, en épluchant le tas de documents sur son grand ami qu’il conserve précieusement dans un classeur. Pendant que ses confrères déchiffrent les clés du vivant au microscope, Dansereau, lui, multiplie les excursions au Burundi, au Brésil, au Portugal, en Terre de Baffin, en Gaspésie, pour mesurer des arbres, sentir le sol, faire des croquis, cueillir, humer, gratter; «se mouiller les pieds», pour reprendre son expression favorite.

«Je ne me suis pas vraiment bien entendu ni avec les collègues ni avec l’administration, dira-t-il au sujet de l’Université de Montréal lors d’un entretien avec la journaliste Thérèse Dumesnil, en 1980. Ici, on méprisait la discipline que je représentais. Je me trouvais dans une atmosphère de conflit, privé non seulement de mo­yens d’action, mais aussi de satisfactions personnelles.» Marginalisé, il quitte l’institution pour aller enseigner aux États-Unis, dans les années 1950 et 1960. D’abord à l’université du Michigan, puis, après un bref retour au bercail, à New York, où il devient sous-directeur du prestigieux Jardin botanique de la ville et professeur à l’université Columbia.

Ces départs presque forcés, qui le blessent profondément, marquent néanmoins un tournant. C’est durant ces années qu’il rédige Biogeography: An Ecological Perspective, un remarquable ouvrage de synthèse qui contribue à fonder l’écologie telle qu’on la connaît: l’étude de l’interaction des êtres vivants entre eux et avec leur milieu, à la lumière de plusieurs disciplines.

Jusqu’aux années 1950, on publiait surtout des traités pointus sur la vie de telle plante ou de tel animal dans une nature vierge. Non seulement Dansereau propose-t-il une vision beaucoup plus large de l’écologie – mariant la géologie, la géographie, la climatologie, la chimie, la biologie, etc. – mais il y introduit l’être humain comme sujet de recherche, consacrant tout un chapitre à l’impact de l’homme sur le paysage. «Il a été l’un des premiers à considérer que l’écologie, ce n’est pas l’être humain qui regarde un écosystème composé d’animaux, de plantes et d’air, mais que l’humain lui-même joue un rôle central à l’intérieur de ce système», précise Yves Gingras, historien des sciences à l’UQAM.

Salué à sa sortie, en 1957, comme une «œuvre vraiment originale» témoignant d’une «sagacité et d’une érudition saisissantes», «un must pour la bibliothèque de l’écologiste», Biogeography assoit la réputation internationale de son auteur.

La quarantaine avancée, plus de 150 publications scientifiques à son actif, des invitations à enseigner dans des universités au Brésil, en France et en Nouvelle-Zélande, Pierre Dansereau est désormais un botaniste mondialement reconnu. Plus que jamais, il veut puiser dans ce savoir pour réfléchir aux affaires humaines. Son séjour de 7 ans à New York, dans les années 1960, finit de l’en convaincre. «Me trouvant dans la pollution, la criminalité, l’agitation urbaine, je me suis demandé: est-ce qu’il ne faut pas étoffer une nouvelle écologie humaine qui trouvera ses fondements dans l’écologie végétale et animale?» explique-t-il avec sa voix chantante et sa diction impeccable dans le film Quelques raisons d’espérer.
L’occasion se présente dès son retour à Montréal, en 1968, lorsqu’on le recrute comme expert au sein d’une commission fédérale sur le logement et le développement urbain. Il parcourt 40 000 km d’un bout à l’autre du Canada, participe à des consultations publiques, visite des HLM… et constate que les lois qu’il a formulées pour la vergerette et la potentille se transposent très bien aux environnements humains.

Le botaniste sait à quel point les êtres vivants sont déterminés par leur habitat. Il a passé sa carrière à amasser des spécimens aux quatre coins du monde, décrivant comment la même fleur change de forme selon qu’elle pousse dans le bassin du Niger, l’île de Baffin ou le plateau gaspésien. C’est ce qu’il a appelé la «loi de l’inoptimum». «Tous les êtres vivants ont un potentiel beaucoup plus grand que celui qu’ils développent. Le potentiel qu’ils expriment, c’est celui que l’environnement permet et favorise, résume son cousin Fernand. Pierre disait que c’est aussi vrai des humains. Si vous les placez dans telle société, dans telle période historique, dans tel climat, ils vont développer des potentiels complètement différents.» Pierre Dansereau pose ce regard d’écologiste partout, y compris sur lui-même, lui qui a toujours attribué sa propre éclosion, sa joie, son optimisme, au milieu choyé dans lequel il a grandi.
Sa démarche est tout aussi novatrice lorsqu’il prend la tête d’une autre grande enquête d’intérêt public: l’étude écologique de la zone du futur aéroport de Mirabel, commandée par le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau en 1970. «Au départ, on avait l’air de nous demander de compter les brins d’herbe et les oiseaux», dira-t-il. Mais Dansereau veut aller plus loin. Sous sa gouverne, le projet qui prend le nom d’«EZAIM» devient un vaste chantier multidisciplinaire, considéré comme l’une des toutes premières études d’impact sur l’environnement.

Entouré de géographes, de géologues, de biologistes, d’ingénieurs et même d’un psychiatre social, l’écologiste accouche d’une dizaine de rapports décrivant le territoire en détail: inventaires des sols, de la végétation et de la vie animale, historique de l’utilisation des terres, portrait de l’industrie et des routes, profil socioaffectif de la population. Et même si, de son propre aveu, «il était presque toujours trop tard» puisque la majorité des décisions étaient déjà prises, Dansereau a fait office de défricheur, selon le bioéconomiste Jean-Pierre Revéret, professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM et spécialiste de l’évaluation des impacts environnementaux. «L’idée était davantage de brosser un bon portrait du milieu que d’estimer les répercussions de chaque composante de l’aéroport. Mais c’était un galop d’essai à un moment où il n’existait aucun cadre juridique pour ce genre d’évaluation. C’est seulement après la Conférence des Nations unies de Stockholm, en 1972, que les ministères de l’Environnement ont été créés et qu’on a vraiment commencé à faire des études d’impact», rappelle le professeur Revéret, qui a côtoyé Pierre Dansereau pendant 25 ans.

On a néanmoins accusé l’écologiste d’avoir servi de caution au gouvernement fédéral et à son aéroport controversé. À l’aube de la soixantaine, tout juste nommé professeur à la jeune Université du Québec à Montréal, l’homme de science a du poids sur la place publique. Et certains ne le trouvent pas assez engagé. «Le mouvement écologiste naissant lui reproche de ne pas montrer du doigt les coupables du désor­dre de l’environnement. Et c’est vrai que son discours peut parfois sembler complaisant. Lui disait ne pas avoir tellement de talent pour la propagande, la défense publique. Ce n’était pas dans sa nature», souligne la journaliste Thérèse Dumesnil, auteure du livre L’écologiste aux pieds nus, tiré de ses longues heures d’entretien avec Pierre Dansereau. À bien des égards, il est pourtant «un précurseur du discours environnemental», estime-t-elle.

Dès le début des années 1970, il écrit sur les dangers de la surproduction, l’épuisement des ressources naturelles, l’étalement urbain et l’obsession de la propriété privée; il réclame la prohibition des voitures au centre-ville, dénonce les pesticides, condamne «la compulsion sociale d’acheter»; il préconise «une contrainte volontaire de la population humaine» et une «reconsidération de la croissance économique». Bien avant que le concept de simplicité volontaire soit à la mode, il propose celui d’«austérité joyeuse», l’idée de vivre bien avec moins. Plus tard, il s’opposera publiquement à l’énergie nucléaire, au bouclier antimissile états-unien, à la privatisation du parc du mont Orford. Mais avec son parler quelque peu ampoulé, sa candeur et sa bienveillance, Pierre Dansereau n’a rien d’un révolutionnaire. «Il trouvait le discours environnementaliste très pessimiste, ajoute son cousin Fernand. Pierre croyait, au contraire, qu’il faut développer un optimisme qui conduit à l’action. Pas dans le sens de nier le problème – son verdict était très alarmé – mais pour trouver le courage de s’y attaquer.»

Quoi qu’il en soit, Pierre Dansereau sera toujours un penseur de l’écologie bien davantage qu’un militant vert. Parmi les quelque 300 boîtes de documents qu’il a léguées à l’UQAM, conservées au frais dans un entrepôt, on trouve les affiches multicolores qu’il aimait bricoler pour exposer ses nouvelles façons de voir. Le scientifique a élaboré toutes sortes de classifications, d’échelles, de concepts, qu’il illustre à l’aide de schémas inventifs – ce qu’il appelle «ses p’tits dessins». Sa fameuse «boule-de-flèches», l’un de ses modèles les plus connus, il l’a d’abord couchée sur l’un de ces grands cartons récupérés, coloriés au crayon feutre et rapiécés de bouts de papier. Cette représentation inédite des écosystèmes concrétise la synthèse dont il a toujours rêvé entre les sciences humaines et celles de la nature.

Au lieu de la chaîne alimentaire classique en forme de pyramide, qui ne s’applique qu’aux milieux naturels, Dansereau propose une sphère animée de flèches pointant dans tous les sens, qui incorpore l’être humain aux côtés des minéraux, des plantes et des animaux. Toutes les facettes de l’activité de l’homme – qu’il s’agisse de l’importation de marchandise, de travaux de construction, du contrôle de l’État, des lois du marché – y sont conçues comme des processus écologiques, des flux de matière et d’énergie, des ressources qui se transforment. Ainsi, à l’aide du même vocabulaire qu’il emploierait pour les ravages d’orignaux ou les nids d’abeilles, Dansereau décrit désormais toute la gamme des habitats humains: une fromagerie, une église, une usine de textile, un verger, un cimetière, un quartier de la banlieue. «Une “cour à scrap” est un écosystème, pour lui, dans la mesure où une ressource y entre, y subit une transformation, puis passe à un autre écosystème: une vieille voiture arrive, on la démantibule, on en fait un gros bloc de métal qu’on envoie à la fonderie», explique le géo-cartographe Daniel Garneau, qui a fait sa maîtrise sous la supervision de Pierre Dansereau, et qui a ensuite été son assistant pendant plus de 20 ans.

Sa vision originale de l’écologie humaine inspirera des générations d’étudiants à l’UQAM, où il passera les 30 dernières années de sa carrière. «J’ai vu sa boule-de-flèches appliquée à toutes sortes de trucs: les jardins des ruelles du Plateau-Mont-Royal ou même l’intérieur d’un appartement!» raconte Jean-Pierre Revéret, qui a dirigé l’Institut des sciences de l’environnement de cette université.

Pierre Dansereau continue de donner des cours et de superviser des étudiants bien au-delà de l’âge officiel de la retraite – on le dit passionnant devant une classe, proche des jeunes, paternel même, jamais avare de son temps et de son écoute. L’homme est une force de la nature: octogénaire, il se rend encore à pied de sa résidence d’Outremont jusqu’à l’université et fait quelques longueurs de piscine le midi. Sollicité partout dans le monde pour son expertise, il part régulièrement en mission scientifique à l’étranger, notamment au Brésil – une «seconde patrie» où il se sent, à regret, davantage reconnu qu’au Québec. «Il était un électron libre dans le système depuis des années, note Jean-Pierre Revéret. C’est l’un des derniers grands encyclopédistes. C’est une approche d’un autre temps, qui n’a rien à voir avec la spécialisation de la science d’aujourd’hui.» Ce n’est qu’en 2004, à 93 ans, qu’il fermera son bureau à l’UQAM.

Au fil de son long itinéraire, Dansereau a emprunté à toutes les disciplines. Pour comprendre encore plus intimement le rapport de l’homme à son environnement, il sonde même ses dimensions psychologiques. C’est ce qu’il appelle le «paysage intérieur»: les écosystèmes imaginaires que chacun porte en soi, mélange de souvenirs d’enfance, de valeurs, de traits culturels, de références littéraires et artistiques. Ces visions intérieures, l’être humain les projette sur les espaces qu’il habite. Et c’est à leur image qu’il façonne son territoire.

On voit bien ces forces mentales à l’œuvre dans l’art des jardins, par exemple. «La géométrie rigoureuse des Français les a portés à créer des tapisseries formelles très impressionnantes où les plantes sont sévèrement taillées, écrit Dansereau, cependant que la piété naturaliste des Anglais les a conduits à préserver la forme spontanée des arbres et des arbustes.» Ou chez les pionniers de l’Abitibi qui ont imaginé des terres agricoles là où s’élevaient des forêts d’épinettes noires; ou encore chez les banlieusards de Las Vegas qui rêvent d’une pelouse verte en plein milieu du désert. Le paysage, c’est d’abord dans l’esprit humain qu’il se construit.

Lors de l’une de ses dernières allocutions, aux États généraux du paysage, à Québec, en 1998, Pierre Dansereau évoque ses propres écosystèmes intérieurs, qui ont été les points de repère de sa carrière de naturaliste: les forêts peintes au XIXe siècle par Gustave Doré, les paysages industriels romancés par Zola et Dickens, le Percé sauvage de sa jeunesse et, encore et toujours, la rue Maplewood de son enfance et les érables du mont Royal. «Ça a été sa plus belle conférence. Il a eu une ovation au Palais Montcalm», se souvient Daniel Garneau, chez qui on devine sans peine l’affection et l’admiration qu’il porte à ce «très grand géant». Un homme pour qui la beauté et le savoir, la poésie et la science, sont toujours allés de pair.

+Pour en savoir plus
- Pierre Dansereau, écologiste: Rencontre de l’homme avec la nature. Exposition virtuelle réalisée par le Service des archives de l’UQAM: www.archives-expopd.uqam.ca
- Quelques raisons d’espérer, Fernand Dansereau, Office national du film, 2001. Disponible en ligne: www.onf.ca/fil/Quelques_raisons_desperer/
- L’envers et l’endroit: le désir, le besoin et la capacité, Pierre Dansereau, éd. Fides, 1994.
- Projets inachevés, volume 1: La lancée 1911-1936, Pierre Dansereau, éd. Multimondes, 2005.
- La terre des hommes et le paysage intérieur, Pierre Dansereau, éd. Leméac, 1973.
- Pierre Dansereau: l’écologiste aux pieds nus, Thérèse Dumesnil, éd. Nouvelle optique, 1981.


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