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Reportages

Ces pères qui tuent leurs enfants

Des soucis et des hommes
Par Camil Bouchard - 29/06/2011


Nous sommes devant l’innommable: un père exemplaire tue ses enfants à coups de couteau, puis tente de se suicider. Cette nouvelle, qui a fait la manchette des médias québécois durant un long procès ces dernières semaines, nous laisse pantois. Elle nous atteint, nous secoue, nous trouble. Comment peut-on en arriver à poser un tel geste?

La recherche épidémiologique et étiologique sur le sujet n’abonde pas, mais il s’en dégage un consensus assez fort quant à un profil qui serait commun à ces pères. On les appelle des «exterminateurs familiaux» (family annihilators).
Ce sont des hommes d’âge mûr, de bons pourvoyeurs et, pour les voisins, des pères dévoués et des maris aimants. Cette image impeccable cache souvent un sentiment persistant d’incompétence et d’inconfort social. On les décrit comme des êtres plutôt isolés, comptant peu d’amis. La famille constitue donc l’essentiel de leur réseau de soutien, leur bouée sociale et affective, leur seul lieu d’investissement émotionnel. Elle devient une extension d’eux-mêmes. Lorsqu’arrive une séparation, un divorce, une infidélité, ils se sentent amputés d’une partie d’eux-mêmes. Viscéralement. La blessure est totale. Comme ils ne savent pas faire la différence entre eux et leurs enfants, leur détresse devient alors la leur. Ils tuent leurs enfants, parce que, disent-ils, ils veulent leur épargner la souffrance. Et ils se tuent le plus souvent avec eux.

Ces pères, révèle encore la recherche, seraient, dans bien des cas, habités d’un sentiment d’insécurité affective. On les dits immatures, contrôlant, extrêmement possessifs et parfois violents. Plusieurs auraient été maltraités dans leur jeune âge. Ils sont envahis par des sentiments de rage à l’idée que leurs enfants, qui représentent ce qu’ils ont de plus cher, pourraient leur échapper. Personne d’autre ne les aura, ne jouira de leur présence.

Ils en veulent fréquemment à leur femme, qu’ils identifient comme la cause de leur souffrance intolérable, de l’anéantissement de leur vie rêvée, et ils veulent se venger. Ce portrait psychologique rappelle ce que nous avons lu et entendu à propos de Guy Turcotte, ce cardiologue de Saint-Jérôme qui a assassiné ses deux enfants en février 2009.

Pour toute personne, la séparation, le divorce, la trahison ou l’infidélité représentent des épisodes très difficiles à vivre. Ces moments s’accompagnent de sentiments de perte, d’injustice, de colère, de tristesse, de désarroi, de déception profonde et de désorganisation. La littérature scientifique indique qu’il faut une longue période d’adaptation avant de retrouver une certaine sérénité et de se sortir de ce déséquilibre caractéristique des grands moments de stress. Pour certains individus plus vulnérables, cette période de turbulence entraîne des réactions extrêmes, pouvant conduire au suicide et au meurtre.

Y peut-on quelque chose? Peut-on prévenir de tels cauchemars? La réponse à ces questions dépend d’abord largement de notre capacité à mener des études épidémiologiques permettant de mieux cerner à la fois les caractéristiques des agresseurs et des contextes dans lesquels se produisent ces événements. C’est ce que le Québec a entrepris depuis plusieurs années en matière de suicide. Et les résultats obtenus sont encourageants. On ne peut bien prévenir que ce que l’on connaît bien.

Ensuite, il faut en finir avec la banalisation des séparations. Ce sont des périodes de stress intense qui n’ont rien d’anodin. Les médiateurs familiaux et avocats spécialisés en droit de la famille, que les couples consultent souvent dans ces situations, pourraient notamment être mis à contribution. Ils pourraient, par exemple, disposer d’une liste d’indicateurs de la fragilité et de la détresse que vivent leurs clients. Ces indicateurs, on en connaît quelques-uns: isolement, rage, dépression, idéations suicidaires, sentiment d’échec et de dépossession, haine, perte de contrôle, etc. Ces professionnels pourraient inviter leurs clients à parcourir cette liste, à s’y comparer et à consulter des ressources spécialisées lorsqu’ils s’y reconnaissent. Des campagnes publiques d’information contribueraient aussi sûrement à éviter de telles atrocités: des proches mieux informés seraient à même de détecter les signes avant-coureurs d’un dérapage et de tenter de prévenir le pire.

Ne rien faire n’est pas une option.


(illustration : Frefon)


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