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Édito

Ceci n'est pas un téléphone

Par Raymond Lemieux - 27/11/2013
C’est parfois in­supportable, le porta­ble. Vous êtes dans un lieu public. Un appareil – le mien? le sien? le vôtre? – fait retentir du fond d’un sac une mélodie agaçante et usée à la corde comme Over the Horizon, Midnight Picnic, Drawing the Night. Ça répond. (Ce n’est pas moi). «Je suis au café et toi, t’es où? Je pourrais apporter du navet pour le souper.» Puis ça se met à débiter des banalités bien privées comme si plus rien n’existait autour. Envahissant.

Qu’il était sympathique, en comparaison, le vieux téléphone balourd, noir et muni d’un fil! Il fallait tourner un cadran du bout du doigt en composant un nu­mé­ro comme LA3-6000. Les deux premières lettres indi­­­­­quaient le nom du quartier, défini par la compagnie-monopole Bell (dans cet exemple, c’était Lafontaine, à Montréal). Elles correspondaient à deux chiffres au cadran, ce qui faisait ici 523-6000. Si on savait où on appelait, on ne savait pas vraiment qui allait répondre (la belle-mère, le beau-père, le fiston, la gardienne). C’est l’inverse maintenant: on sait qui on appelle, mais on ne sait pas où on le – ou la – joint. Le téléphone portable nous a rendus nomades.

«L’homme est naturellement mobile», avait affirmé l’inventeur du portable, Martin Cooper. Il lui faudra près de 15 ans pour concrétiser son idée de téléphone sans fil. Le prototype qu’il met au point est alors gros comme une brique et pèse près de un kilo. Sa batterie? Une autonomie de moins d’une heure. Pas assez pour le commérage! Une version améliorée sera commercialisée 10 ans plus tard. Coût (en dollars de l’époque): 3 995 $.

L’appareil se transformera rapidement et fera l’objet d’une avalanche d’innovations. L’autre bond technologique majeur, signé par la firme ontarienne BlackBerry, aura été d’incorporer, en 2001, un clavier. Cela allait donner accès à notre boîte de courriels. Résultat, on utilise maintenant le portable davantage pour écrire et transférer des données que pour parler. Marshall McLuhan, ce grand sociologue des communications qui anticipait la fin de l’écriture en serait retourné!

Aujourd’hui, on compte 6 milliards d’abonnements à des fournisseurs de téléphones portables dans le monde. Et plus de la moitié de ces appareils sont des smartphones ou des iPhones.

Mais il faut se rendre à l’évidence, ce téléphone n’est pas un téléphone (merci Magritte!). Il a tellement évolué qu’il est devenu un fieffé ordinateur.
Dans un entretien accordé à la revue française Philosophie (octobre 2013), Maurizio Ferraris1, un des rares penseurs du nu­mérique, disait: «C’est la machine qui met fin à toutes les autres parce qu’elle les résume toutes. La partie qui se joue avec le mobile n’est pas une simple question de technique. Elle touche à notre façon de regarder le monde et elle le fait philosophiquement. Plus tôt nous en prendrons la me­sure, mieux cela vaudra.»

En prendre la mesure? Pas certain qu’on y arrive vraiment. À y re­gar­der de près, on constaterait qu’il commande au­jourd’hui une ré­gle­mentation bien plus serrée afin que les informations propres à nos vies privées puissent rester privées. Car la puce que cache le téléphone-qui-n’est-pas-un-téléphone accumule bien des renseignements sur nous. C’est par cette puce que transitent toutes nos conversations, nos messages texte, nos données. Des in­for­mations auxquelles notre fournisseur de service, ou une quelconque société de surveillance, peut éventuellement avoir accès.

Déjà, certains appareils facilitent la géolocalisation. Les adresses de sites web de magasins où vous choisirez vos cadeaux de Noël seront sans aucun doute mémorisées par les moteurs de recherche auxquels vous avez eu recours. Vous cherchez un bijou? Quelle coïncidence, une publicité apparaît sur votre écran portable pour vous suggérer des adresses de bijoutiers près de chez vous. «Les nouvelles vont vite!» pensez-vous. Mais cet ordinateur peut aussi être un mouchard. Que risque-t-il de se passer lorsque vous recueillez des informations sur un problème de santé que vous pensez avoir? Votre compagnie d’assurances sera-t-elle mise au courant aussitôt? Et qu’en sera-t-il lorsque la puce enregistrera vos données bancaires?

Prémonitoire: mort récemment, l’acteur Tony Curtis (un poète esclave dans le célèbre film Spartacus), s’est fait enterrer avec son iPhone. Joue-t-il toujours l’esclave, numérique cette fois, au-delà de la mort? Heureusement que les piles ne durent pas éternellement. Quoi? Ce serait une légende ur­baine? Je peux toujours vérifier sur Wikipédia, avec mon téléphone portable...

1 Il est l’auteur d’un étrange ouvrage sur le portable:
T’es où?, Éditions Albin Michel, 2005.

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