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Édito

Des souris et des WEIRD

Par Marie Lambert-Chan - 16/09/2016
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Partout, on réclame une plus grande diversité: au petit comme au grand écran; au sein de la classe politique; dans les conseils d’administration; dans la publicité; dans le sport professionnel; et même dans l’univers des émoticônes. Le monde, tel qu’on nous le présente, est trop blanc, trop mâle, trop hétéro.

La science n’échappe pas à cette mobilisation. Les études en biomédecine et en psychologie sont tout particulièrement pointées du doigt, car elles s’entêtent à utiliser des cobayes faits sur le même moule. La biomédecine n’en a que pour les mâles – tant chez les rongeurs que chez les humains –, tandis que la psychologie concentre ses efforts de recherche sur ceux qu’on appelle les WEIRD, l’acronyme de «Western, Educated, Industrialized, Rich and Democratic», qui désigne des individus riches et éduqués issus de pays occidentaux, industrialisés et démocratiques.

Pourquoi se borne-t-on à ces sujets? En un mot, parce que c’est plus pratique. Bâtir des échantillons en tenant compte systématiquement de données telles que le sexe, l’origine ethnique, la culture ou l’orientation sexuelle exige du temps et de l’argent – deux éléments qui font souvent défaut aux chercheurs. Dans un monde scientifique gouverné par la maxime «publier ou périr», il est plus commode de s’en tenir aux WEIRD. Certains diront que cela facilite aussi la reproduction des études.

Néanmoins, de plus en plus de voix s’élèvent contre cette logique aux conséquences potentiellement délétères. Un chercheur de l’université Clark au Massachusetts a démontré que, entre 2003 et 2007, 96% des volontaires recrutés pour des études publiées dans les principales revues de l’Association de psychologie des États-Unis étaient des WEIRD. Comment peut-on réellement comprendre la complexité de la pensée et des comportements humains en se basant sur un profil sociodémographique aussi uniforme? L’amour, l’amitié, le deuil, le passage à l’âge adulte, la parentalité; tout cela se vit et s’exprime différemment d’une culture à l’autre. Il en va de même pour les problèmes de santé mentale. Par conséquent, n’est-il pas présomptueux de croire que tout être humain peut bénéficier des traitements psychologiques découlant de ces études?

En juillet dernier, Jeffrey S. Mogil, professeur de psychologie à l’Université McGill, a signé un commentaire publié par la revue Nature dans lequel il s’insurge contre le fait que la recherche préclinique sur la douleur repose sur un boy’s club à quatre pattes. Il signale que, en 2015, le journal scientifique Pain a publié 71 études ayant eu recours à des souris. Combien ont choisi des cohortes 100% mâles? Cinquante-six. Pourtant, rappelle Jeffrey S. Mogil, les hommes et les femmes expérimentent la douleur différemment. «Nous [les chercheurs] manquons à nos devoirs si nous menons des recherches qui n’utilisent que des rongeurs mâles, produisant ainsi des résultats qui pourraient ne profiter qu’aux hommes», conclut-il.

Heureusement, les organismes subventionnaires comme les National Institutes of Health aux États-Unis, et les Instituts de recherche en santé du Canada encouragent de plus en plus les chercheurs à inclure des animaux femelles dans leurs travaux. L’argent étant le nerf de la guerre, on peut espérer que de telles initiatives fassent boule de neige et ouvrent la voie à toutes les formes de diversité. Car, par définition, la science se tient loin des dogmes et des recettes toutes faites. Elle est ouverte d’esprit et n’hésite pas emprunter les chemins les moins fréquentés. Ne devrait-elle pas naturellement embrasser la diversité – et toute la complexité qui s’y rattache? Il ne peut qu’en émaner des connaissances plus fines sur l’humain, des médicaments et des traitements mieux adaptés et, au final, une science moins ethnocentrique.

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Je tiens à prendre ces quelques lignes pour saluer mon prédécesseur, Raymond Lemieux. Pendant 22 ans, il a dirigé Québec Science de main de maître, contre vents et marées. Si ce n’était de sa vision, de sa passion et de sa détermination, je n’occuperais pas cette chaise aujourd’hui – pas plus que vous ne tiendriez ce numéro entre vos mains. Merci Raymond!

 

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