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Édito

En finir avec l'égotourisme

Par Raymond Lemieux - 14/05/2016
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Le cri du loup rend la forêt bien mystérieuse. Dans les années 1990, des activités dites écotouristiques étaient organisées la nuit dans le parc national de la Jacques-Cartier, au nord de Québec, afin que des vacanciers puissent  frémir en entendant les loups.

Cette initiative permettait aux gens d’aller à la rencontre du légendaire canidé, mais cela n’a pas été sans avoir un impact sur les meutes. Si Canis lupus hurle, c’est, entre autres bonnes raisons, pour avertir ses semblables de la présence d’intrus dans leur voisinage. Or, le touriste y était un intrus.

Ainsi, dans un rapport remis à la Direction du développement de la faune, les biologistes Michel Hénault et Hélène Jolicœur, de la Société de la faune et des parcs du Québec, ont fait remarquer: «Des changements significatifs ont été observés dans le patron organisationnel de la meute. Le temps consacré à la surveillance des louveteaux a ainsi doublé après les sessions d’appels nocturnes [...]. On en déduit que le temps supplémentaire accordé par la meute à la surveillance des jeunes a été pris aux dépens du temps normalement accordé à la recherche de nourriture.» On comprend pourquoi «par principe de précaution» ces activités ont été ensuite abandonnées.

C’était pourtant de l’écotourisme! «Tout le monde a l’idée d’un tourisme vert, mais il faut savoir que, même si cela n’est pas un tourisme de masse, il peut être dommageable», a tenu à rappeler Alain-Adrien Grenier, professeur au département d’études urbaines et touristiques à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), lors d’un débat sur l’écotourisme qui se tenait au printemps dernier au Cœur des sciences, à Montréal. «Pour chacun, l’expérience de contact avec la nature est important, dit-il. Mais il faut se demander si on ne va pas trop loin.»

Trop loin? Les exemples pleuvent. De décembre 2015 à février 2016, ce ne sont pas moins de 50 000 personnes qui ont débarqué en Antarctique, pour s’offrir une balade dans ce supposé dernier continent sauvage.

Au Burundi, on propose aujourd’hui d’aller à la rencontre des derniers gorilles de montagne. Coût: 800 $ pour une heure. Oh! pardon, King Kong, pour le dérangement!

Près de 100 000 personnes visitent chaque année les fragiles îles des Galápagos (l'un d'eux a pris la photo de cet article!), un archipel que l’UNESCO a inscrit sur la liste des sites en péril. En versant quelques milliers de dollars, les visiteurs peuvent nager avec les otaries et taquiner les iguanes. Au secours, Darwin!

Tout ça pour la photo. Pour le selfie. Pour pouvoir se pavaner dans un monde exotique. Se donner l’impression de vivre une aventure. Se jouer en vrai le documentaire animal. «Au prix que j’ai payé, j’ai le droit de marcher où je veux», a déjà entendu Alain-Adrien Grenier. Écotourisme? Égotourisme!

Ce n’est pas parce qu’on est en vacances qu’on a le droit d’être un mal élevé ou un délinquant écologique.

Un autre intervenant lors de la discussion du Cœur des sciences, Richard Remy, guide à Karavaniers, une agence de voyages d’aventure basée à Montréal, n’a pas de mal à admettre que le passage de touristes peut avoir de l’impact. C’est pourquoi il brandit une charte éthique. Mais il fait aussi valoir que l’accessibilité permet de créer un lien affectif avec la nature et les communautés rencontrées. C’est le bon côté de la médaille.

Que l’on se comprenne bien: prendre des vacances est bénéfique, prendre contact avec la nature également. Le reportage que nous vous proposons dans ce numéro vous le démontrera bien. Mais on n’est pas obligé de se trimballer sur toutes les rivières d’Amérique pour autant. Ni d’aller déranger les loups, les gorilles ou les manchots.

Photo: Diego Delso

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