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Édito

L'aîné et l'acquis

Par Raymond Lemieux - 23/10/2014
On devrait lever un verre de jus de canneberge à ces années ajoutées! Le Québec se classe maintenant parmi les premiers pays du monde où la vie humaine est la plus longue. En quelques décennies, nous avons en effet gagné plus de 10 ans de longévité.

Cependant, nous ne sommes pas tous égaux devant l’âge. L’ADN a son mot à dire; notre mode de vie et notre condition sociale aussi. Ce n’est pas tout le monde qui pourra prendre la route de la Floride ou bi­chonner son jardin du matin au soir dès 58 ans, âge moyen des retraités du secteur public.

Les récentes contestations touchant le projet de loi 3, qui permettrait de reconsidérer certains régimes de retraite, ont mis en évidence la division qui est en train de s’opérer chez les futurs vieux. D’un côté, ceux qui détiendront un bon fonds, de l’autre, ceux qui tireront le diable par la queue jusqu’à la fin de leurs jours. Car, il ne faut pas se faire d’illusions, le concept «Liberté 55», fantastique mensonge de marketing, n’aura été qu’une vue de l’esprit pour une vaste majorité de travailleurs et de travailleuses. Deux sociétés de vieux en une? Une nouvelle source d’inégalités? Oui et c’est bien malheureux.

Ancien professeur en travail social à l’Université du Québec à Montréal, Jean Carette a fondé la revue Gérontologie en France et si­gné plusieurs ouvrages sur le vieillissement, tout en pourfendant bien des préjugés que l’on attache au troisième, grand et bel âge d’or. Dans son récent essai, L’âge citoyen, ce visionnaire clame sans détour que le défi que pose le vieillissement est la grande affaire du XXIe siècle.

Nous le comprenons, après avoir réalisé le dossier spécial que nous vous proposons ce mois-ci. Rassurez-vous ce numéro n’a rien de gris ou de misérabiliste. Il ne parle pas de crise démographique, de déprime collective, d’injustice sur fond de revenus de retraite. Il montre plutôt que le vieillissement est aussi source de réflexion et de science. Et il nous rappelle que, quoi que l’on en dise, il n’aura jamais été si bon de vieillir que de vieillir ici, aujourd’hui.
Seulement, il ne faut pas s’en laisser accroire. Vieillir, avec les aléas que cela comporte, reste une source d’anxiété chez plusieurs d’entre nous – une anxiété ontologique, dirait un philosophe – et contre laquelle il nous faut un peu de sécurité. REER, régimes des rentes et fonds de retraite peuvent alors constituer un filet contre la pire des choses qui puissent advenir après 65 ans: la pauvreté.

Y a-t-il des régimes de retraite trop coûteux pour la collectivité? Selon Jean Carette, cette discussion, qui n’existait pas il y a 20 ans, nous détourne du vrai problème. Il y voit même des symptômes de ce qu’il appelle l’âgisme collectif.
«Tout se passe comme si c’était le concept même de retraite qui était ici mis en cause, note-t-il. Comme s’il convenait de faire travailler ou, plus exactement, d’employer une main-d’œuvre jusqu’à épuisement, en réduisant ce qui est devenu comme une nouvelle période de vie de plus en plus longue et active à quelques années d’invalidité finale avant la mort.» Nous ferions ainsi les frais d’une économie axée sur la performance plus que sur l’expérience ou la connaissance.
«Ce que nous appelons vieillissement collectif est une conquête heureuse et une chance, non un drame ni une charge excessive», ajoute-t-il, en nous invitant à voir les vieux comme des acteurs sociaux: «Producteurs d’effets positifs sur le plan économique, social ou culturel. Non pas des survivants en mal d’assistance.» En ce sens, le sort des retraités ne devrait pas dépendre du ministère de la Santé, mais bien du ministère du Travail.

«Vieillir, c’est naître à nous-mêmes, écrit encore Jean Carette. Même si le chemin débouche parfois sur des impasses, dépressions ou dépendances, il nous est alors offert la chance paradoxale d’une autonomie à recréer, d’une maturité à renforcer, d’une sagesse à construire et à approfondir.»
Ce serait dommage que la précarité empêche plusieurs d’entre nous d’être pleinement engagés dans ce défi.


+Pour en savoir plus 
L’âge citoyen, Éditions du Boréal, 2014.
Droit d’aînesse. Contre tous les âgismes, Éditions du Boréal, 2002.

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