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Édito

La clé de Sol

Par Raymond Lemieux - 23/12/2013


Les néologismes scientifiques sont toujours des invitations à découvrir de nouvelles réalités. Un «neutrophile», un «cortex sensorimoteur» ou une ligne «isoélectrique» décrivent des choses dont on n’avait aucune idée quand le premier dictionnaire a été rédigé. Si lire permet de voir évoluer sa langue, cela nous permet aussi de voir évoluer les connaissances.

Il faut admettre que certains auteurs ne font pas toujours l’effort pour bien se faire comprendre. Ils nous balancent des mots tirés à quatre épingles qui ne figurent habituellement pas dans les ouvrages de référence d’usa­ge commun. Ils nous servent, dans les documents de certains ministères ou de certaines entreprises, d’étonnantes phrases «narcissico-invraisemblables».

Cette manière de «babéliser» la langue nous place alors, nous lecteurs, dans une classe à part, pas loin des bêtas. À quoi bon nous user les yeux sur des textes en langue de bois ou en jargon? Nous ne devrions cependant pas nous laisser intimider, car la paresse intellectuelle à laquelle ce genre de platitudes textuelles nous pousse fait le jeu de l’illettrisme. Et cela a déjà provoqué assez de ravages!

Notons qu’il y a aujourd’hui bien moins d’analphabètes que jadis; bien moins de gens qui ne peuvent signer qu’en apposant leur X. Mais il y a de quoi être effaré par le fait qu’une majorité de citoyens n’ont qu’une compréhension limitée des textes. Dans un rapport publié en octobre dernier, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), un organisme qui regroupe les pays développés, faisait remarquer que 53% des Québécois avaient du mal à lire correctement. Le Québec décroche ainsi le pire pourcentage au Canada (avec Terre-Neuve–et–Labrador).

Le Conseil canadien de l’apprentissage avait obtenu des résultats semblables à la suite du dernier recensement. Il les a transposés sur une carte coast to coast illustrant le niveau de littératie – la capacité de lire et de comprendre un texte suivi – des citoyens. Cinq degrés ont été établis qui vont de 1 (des compétences très faibles) à 5 (des compétences supérieures). Pour se faire une idée plus claire, disons qu’une personne «de niveau 2» saura à peine comprendre la posologie sur une bouteille d’aspirine.


La plus récente carte du Conseil canadien de l’apprentissage. Plus le pourcentage de citoyens (16 ans et plus) qui ont du mal à comprendre un texte suivi est élevé, plus la teinte de la zone tire vers le rouge. Comme on le voit, on lirait donc mieux sous le ciel de l’Ouest.

Que voit-on sur cette carte? Un Québec qui rougit de son illettrisme. Il a raison d’être gêné: la moitié de sa population se situerait à un niveau de lecture qui lui donne à coup sûr des maux (mais pas des mots!) de tête.

Comment arriver à se comprendre avec une telle faiblesse de lecture? Quelle culture peut-on s’offrir collectivement si on a autant de mal à lire? C’est qu’une pareille incompétence impli­que que la signification donnée aux mots et aux idées instillées par une phrase n’est pas toujours reçue ou comprise pour ce qu’elle est. Ainsi, on pourrait avoir du mal à saisir des effets de style comme l’ironie, le cynisme ou le deuxième registre de langage d’un texte.

Quelle idée peut-on alors comprendre si on ne saisit pas bien le sens des phrases qui l’expriment? Les populistes et les démagogues, habiles dans les tournures «punchées» faciles, sont-ils donc en voie de devenir nos penseurs influents? Dans ce cas, il ne nous restera qu’à nous farcir l’esprit de romans populaires et d’humour de bas étage...

Sol, un humoriste comme il n’en existe plus, faisait de ses mots autant de balles de jonglerie. Il rappelait comment on pouvait faire tellement «plusse mieux» avec les mots. Il disait «esstradinaire» et on comprenait. Il pouvait dire «il y a de la fuite dans les idées» ou parler des «œufs limpides» et on comprenait. Il maîtrisait ce jeu d’intelligence que permet l’épanouissement de la langue. Ce jeu d’intelligence qui nous donne envie de lire bien au-delà d’un quelconque niveau 2.
Et puis, ce Sol avait une clé: il respectait son public. Il n’habitait ni une tour de Babel ni une tour d’ivoire. Il invitait à une autre dimension de la langue. Cela nous demandait un petit effort d’attention comme il en faut pour comprendre un vocabulaire original qui porte des idées nouvelles et un savoir inédit. Ne pas pouvoir accéder à ce plaisir intellectuel est un malheur humain.






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