Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Édito

La voie d'évitement

Par Raymond Lemieux - 21/05/2014
Le grincement des wagons sur les rails n’a plus la même résonance depuis un an. Depuis le 6 juillet 2013. Depuis que la petite ville de Lac-Mégantic s’est embrasée à la suite de l’explosion de dizaines de wagons-citernes tirés par un train fou. Ce bruit du fer contre le fer, du roulement lancinant des wagons noirs, les lugubres DOT 111, c’est aussi celui du passage de véritables bombes qui vont et viennent au cœur de trop nombreuses villes d’Amérique.

Il y a à peine 5 ans, pas plus 500 wagons transportaient du pétrole au pays, selon les chif­fres de l’Association des chemins de fer du Canada. En 2013, on en comptait 160 000, everywhere in America! Des wagons pleins du pétrole extrait surtout des shistes du Dakota, aux États-Unis, et de l’Alberta. L’essor de l’industrie du gaz et du pétrole de schistes ne fait aucun doute. Alors comment se fait-il que personne ne semble avoir pensé à adapter le monde du rail à cette nouvelle réalité énergétique autrement que pour faire des affaires ? Quelqu’un se serait-il traîné les pieds ?

On se méfie pourtant depuis longtemps de ces wagons. Conçus dans les années 1960, la grande majorité d’entre eux – il y en a 90 000 en circulation au Canada –  ne sont absolument pas conçus pour l’utilisation qu’on en fait aujourd’hui. Sans compter, comme on en a eu la funeste démonstration à Lac-Mégantic, que le pétrole de schiste semble avoir un point d’éclair bien bas comparativement au pétrole classique. Pourtant, la loi qui règlemente le transport des matières dangereuses n’encadre pas celui du pétrole de schistes. C’est tout de même un comble!

Même l’industrie ferroviaire soutient avoir émis des recommandations, il y a trois ans. Elle suggérait de rehausser les normes de conception de ces wagons. Il faut croire qu’on a préféré laisser le temps – et les trains – passer.

La présidente du Bureau de sécurité dans les transports (BST), Wendy Tadros, avait d’ailleurs dit crûment : «Il faut parfois un événement très profond pour renforcer ce message [NDLR: celui de construire des DOT 111 de manière plus sécuritaire]; parfois, il faut des données scientifiques.»

Justement. Déposé il y a quelques mois, le rapport d’enquête du BST au sujet de la tragédie de Lac-Mégantic a clairement démontré que ces fameux wagons étaient trop fragiles.

Le message semble néanmoins avoir été entendu. La ministre fédérale du Transport, Lisa Raitt, a indiqué que les wagons-citernes les plus dangereux sont appelés à disparaître. En avril, elle a ordonné le retrait immédiat de 5 000 de ces wagons et, d’ici 3 ans, toutes ces citernes ambulantes construites avant 2014 devront être retournées au «garage». Elle a aussi insisté pour signaler que les normes de construction pour ce type de wagons seront modifiées. L’acier de la cuve devra être plus solide, plus épais et protégé par des boucliers avant et arriè­re. Comme l’industrie ferroviaire elle-même le proposait.

Mais business as usual, il nous faut quand même transporter du pétrole. Car ce n’est pas demain la veille que nous saurons nous priver de carburants fossiles. De nouveaux wagons, mieux adaptés, fort bien; mais cela justifiera-t-il que l’on continue d’acheminer des convois de matières dangereuses à travers les villes ? Cette vive préoccupation, surgie dès les jours suivant le drame de Lac-Mégantic, sera-t-elle mise sur une voie d’évitement ? Et il y a d’autres choses à considérer: l’entretien des voies ferrées sera-t-il amélioré? Des plans d’urgence adéquats seront-ils élaborés ?

Lac-Mégantic a flambé. La ville se remet lentement de son traumatisme. La manifestation qui s’y est tenue, fin avril (le jour national de la sécurité ferroviaire), n’a rassemblé qu’une quarantaine de personnes. EIles réclamaient notamment la construction d’une voie d’évitement qui permettrait aux trains de contourner le centre-ville – ou ce qui en reste. Il semble que la majorité des Méganticois sont passés à autre chose. Normal, on veut toujours passer à autre chose afin d’en finir avec un traumatisme. Mais est-ce une raison pour laisser rouler les trains et leur pétrole n’importe comment et n’importe où ?

Afficher tous les textes de cette section