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Édito

Le mal de mer

Raymond Lemieux - 01/04/2012
Ottawa est bien loin de la mer. Cela expliquerait-il pourquoi le Canada a un des pires bilans de la planète en ce qui a trait à la gestion des ressources marines?

Avec ses 220 000 km de littoral, le Canada borde 3 océans. Le pays n’a cependant pas le pied marin. Cette accusation vient des scientifiques de la Société royale du Canada, une entité indépendante du gouvernement. Dans un récent avis, les chercheurs ont manifesté leurs inquiétudes quant à l’avenir de notre patrimoine maritime. Leur document1 surprend par sa sévérité et sa dureté: «Nous laissons tomber nos océans», écrivent les experts.

Pourtant, note-t-on, le Canada a signé la Convention sur la biodiversité, rédigée après le Sommet de la Terre de Rio, il y a 20 ans. Comme cela s’est produit avec le protocole de Kyoto, qui visait à diminuer les émissions de gaz à effet de serre pour lutter contre le réchauffement climatique, le pays n’a pas donné suite à ses engagements afin de protéger la biodiversité marine. Ce n’est pas rien, quand on songe que le Canada comprend la deuxième plus grande étendue de côtes et d’eau marine du monde (après la Russie). On sait par ailleurs à quel point les changements climatiques peuvent avoir des conséquences sur les écosystèmes marins. Il n’empêche, Ottawa est «loin de se conformer à ses engagements internationaux visant à établir un réseau des zones maritimes protégées avant 2012», affirme la Société.


   © IStockphoto
«Les changements observés chez les espèces du Canada sont parmi les plus importants dans le monde», lit-on ensuite dans le document qui précise aussi que la biomasse totale d’espèces y a diminué de plus de 90% depuis les années 1960. Faut-il rappeler que cela n’a pas été sans conséquences pour l’économie? En effet, l’effondrement de la pêche à la morue a fait perdre près de 40 000 emplois et a été la plus importante «mise au chômage» de l’histoire canadienne, note encore l’organisme. Coût en prestations d’aide sociale: 2 à 3 milliards de dollars. Tout ça parce que les gestionnaires n’avaient pas su planifier écologiquement l’exploitation de la ressource. À l’instar de la morue, quatre autres espèces très prisées ont été décimées, ajoute-t-on: la plie, le sébaste, le grenadier de roche et la raie tachetée.


«Ce sont des paroles creuses qui caractérisent trop souvent la gestion des océans et de la biodiversité», accuse la Société qui, pour enfoncer le clou, cite un indice de performance environnementale mis au point par les universités Yale et Columbia, aux États-Unis. Selon leur analyse, le Canada se classe au 125e rang sur 127 pays en ce qui concerne la préservation des pêcheries. Et il arrive au 70e rang au chapitre de la mise en place de zones protégées. Non, nos océans ne sont pas entre bonnes mains actuellement.

Que faire? Au pays des sables bitumineux, des mines d’uranium et des forêts, il y a d’abord lieu de revoir la Loi sur les pêches qui remonte à 1868, d’autant qu’elle donne à Pêches et Océans Canada (MPO) un «pouvoir discrétionnaire excessif qui lui permet de dicter les activités qui devraient être régies par la science et modulées par des valeurs sociales et politiques transparentes». Puis, continue la Société, il faudrait faire en sorte que la Loi sur les océans – qui mise sur la gestion écosystémique – soit vraiment appliquée. L’an dernier, MPO a alloué 15,9 millions de dollars à la protection des océans, soit 2,27 $ par kilomètre carré de mer canadienne. Moins que le prix d’un kilo de poisson!
Le Canada tourne-t-il le dos à la mer? Dans le discours du trône du 3 juin 2011, la Société note que les mots «océan» et «arctique» n’ont jamais été mentionnés et que le mot «mer» ne l’a été qu’une fois pour parler – un comble! – d’une autoroute qui devait relier le Canada «d’une mer à l’autre». Ce manque de sensibilité aurait-il un lien avec la géographie canadienne? Seules deux provinces n’ont pas de littoral maritime; l’une d’entre elles est l’Alberta, contrée du premier ministre Stephen Harper.


1 Groupe d’experts de la Société Royale du Canada, Le maintien de la biodiversité marine au Canada: relever les défis posés par les changements climatiques, les pêches et l’aquaculture, février 2012. Une version française du rapport est accessible sur le site de la SRC.


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