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Édito

Le plan des Braves

Raymond Lemieux - 03/04/2013


«Je ne sais pas où on est.» Mille fois les explorateurs, les prospecteurs ou les coureurs de bois d’autrefois ont dû se rendre à cette évidence en consultant les cartes bien approximatives du territoire sauvage qu’ils traversaient.

C’étaient des braves. Et il faut encore, aujourd’hui, avoir de la bravoure dans le cœur, la tête et les bras pour oser le Nord. Les Inuits, les Cris, les Innus, les Naskapis, les Jamésiens, les Jeannois, les Abitibiens et les Nord-Côtiers peuvent en témoigner.

Et ils en ont vus, des plans pour le Nord! C’était en 1840 pour cultiver la terre au Saguenay et au lac Saint-Jean; en 1920 pour défricher l’Abitibi. C’était en 1940 pour aller chercher l’or, les diamants et l’argent dans le Chibougamau; puis en 1950 pour le fer des montagnes du Labrador et de l’Ungava. C’était en 1960 pour exploiter la puissance des rivières sauvages. Qu’ils en ont entendu, de belles promesses de richesse! Qu’ils en ont faits, des rêves!

La réalité qu’ils rencontraient était pourtant dure. Et le Nord nous semble encore et toujours difficile d’accès. À un point où on se demande maintenant si on l’a perdu, ce Nord. À vrai dire, on ne l’a jamais gagné. C’est un pays en soi, nous disent les Cris, les Inuits, les Naskapis et les Innus.

La toponymie en révèle d’ailleurs beaucoup sur notre relation trouble avec le Nord. Que font donc un cap du Palmier ou une pointe du Soleil-d’Afrique, près du 62e parallèle? On dirait une blague à la Boucar Diouf! Ces noms expriment-ils la nostalgie de colonisateurs épris de douceur tropicale? Ces «nommeurs à gros sabots» auront quand même transformé les lieux-dits autochtones – trop difficiles à prononcer ou à orthographier – en Fort Chimo, Fort Rupert, Fort George. Drôle de façon d’apprivoiser un pays. On pourrait emprunter un mot aux Innus pour décrire ça: Kamushkuapetshishkuakanishit qui signifie «s’accrocher les pieds dans les racines». (C’est le plus long mot autochtone connu. Il vaut bien notre «anticonstitutionnellement», non?)

Signe de changement, dans les années 1970, ces balises colonialistes ont été balayées. On a vu apparaître sur nos cartes des noms comme Kuujjuaq, Waskaganish, Oujé-Bougoumou. Des noms qui doivent sembler bien exotiques aux gens du sud pour qui le Nord reste encore mal défini, d’autant plus s’ils oublient que sa vraie nature est dominée par l’hiver.

Mais le Québec peut-il arriver à assumer son identité écologique nordique, à l’instar des pays scandinaves? Il veut le Nord pour ses épinettes noires, ses filons d’or et de cuivre; il veut le Nord pour y travailler et pour s’enrichir, pas pour y vivre. Après avoir signé la Paix des Braves, en 2002, il veut la paie des Braves. Quel étrange message il envoie aux Autochtones!

Après le Plan Nord tabletté et la Paix des Braves, le Nord mérite un plan des Braves. S’il a fallu du courage pour s’installer et vivre dans le Nord, il en faudra encore pour engager maintenant ce pays sur la voie d’une économie qui en respecte la fragilité. N’est-ce pas ça, le Québec de demain?

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