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Édito

Le savoir et l'argent

Raymond Lemieux - 01/07/2012
La rentrée scolaire 2012 pourrait être la plus bizarre et la plus épuisante de l’histoire de l’éducation au Québec. Elle sera contaminée par le politique.

Les effluves de poivre de Cayenne et les fumées des gaz lacrymogènes se seront-elles vraiment dissipées quand sonnera l’heure de la rentrée des classes? Ce qui était une grève étudiante, en février, est devenue une désolante crise sociale. Alors que le débat portait, au départ, sur la hausse des frais de scolarité et sur les raisons qui motivaient le gouvernement à imposer cette hausse, il a vite été éclipsé par une bataille de casseroles, et par un nombre record de manifestations.

Mais, au fond, qui s’intéressait vraiment au financement de l’enseignement supérieur et à l’endettement étudiant avant que des centaines de milliers de personnes ne descendent dans les rues avec des carrés rouges? «Tout a été fait pour parler d’autre chose que de l’excellence en enseignement et en recherche», a critiqué un professeur-chercheur en bioinformatique de l’Université de Montréal, Hervé Philippe, dans une lettre adressée au premier ministre, en mai dernier, et largement diffusée dans les médias sociaux.
De fait, nous avons assisté à un déferlement d’opinions, de la part de citoyens solidaires ou fâchés, de chroniqueurs étonnés, populistes ou arrogants. L’information? Réduite aux récits des manifestations quotidiennes que l’on suivait comme un feuilleton!

C’est pourtant l’avenir de l’université qui est en jeu. Hervé Philippe, comme plusieurs autres chercheurs et étudiants, s’inquiète d’une dérive mercantile de notre éducation. Certes, la hausse décidée par le gouvernement du Québec aboutira à des frais de scolarité qui ne sont pas comparables à ceux prévalant dans le reste du Canada ou aux États-Unis. Chez nos voisins du sud, la dette cumulée des étudiants – 1 000 milliards de dollars – dépasse celle des ménages! N’empêche, la tendance dans laquelle s’inscrit cette hausse n’augure rien de bon. La dynamique où elle place la société, selon Hervé Phillipe: «[…] introduit plusieurs moyens de pression permettant de dégrader fortement l’excellence de l’enseignement et, par là même, l’excellence de la recherche qui repose avant tout sur les étudiants. Les clients achètent leur diplôme, et ils s’attendent donc à l’obtenir.»
Dans un texte de soutien aux étudiants québécois, le célèbre généticien français Axel Khan est allé dans le même sens: «Le fait que ces étudiants refusent cette vision marchande de l’éducation, c’est très important pour nous. Je ne sais pas s’ils gagneront, mais les choses ne seront jamais les mêmes après.»

Notre réseau universitaire et collégial est fondé sur une idée noble: la quête du savoir et l’acquisition de compétences. Cela nous a conduits, dans les années 1960, à nous doter, en un temps record par rapport aux sociétés modernes, d’un solide réseau d’enseignement postsecondaire. Un réseau qui a largement servi l’en­semble du Québec, son économie tout autant que sa culture, sa science et son administration. Jamais, d’ail­leurs, notre société n’aura été aussi riche et instruite. Nous nous distinguons du reste du continent par nos frais de scolarité plus bas? Tant mieux si cela a, en plus, favorisé la qualité!

Les institutions crient au secours et n’arrivent plus, disent-elles, à répondre adéquatement à leurs objectifs. Pourquoi? Comment en sommes-nous arrivés là? Une idée a surgi, au début du mois de mai: la création d’un conseil provisoire des universités. Il devait avoir pour mandat d’évaluer «les hypothèses d’utilisation optimale des ressources financières des universités». Quelle portée aurait-il pu avoir? Bien malin qui saura répondre, mais cette initiative aurait permis de réfléchir et de comprendre collectivement le rôle d’un rouage crucial de notre économie et de notre culture. Car c’est la formation de nos élites qui en dépend: nos futurs gestionnaires, artistes, ingénieurs, avocats, chercheurs et politiciens. Nous les souhaitons généreux, créatifs, éclairés, ni corrompus ni égoïstes, mais passionnés de savoir.
On s’entend, le savoir ne s’achète pas, il s’acquiert; c’est un acte de générosité qui ne peut s’accomplir que dans la sérénité et la transparence. On peut présumer que tous les professeurs et toutes les directions d’établissement aspirent à ce même climat.

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