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Édito

Le visage de la bêtise

Par Marie Lambert-Chan - 17/11/2017
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La reconnaissance faciale devrait opérer de façon neutre. Or, elle perpétue nos préjugés.

Bien qu’ils nous extirpent de la noirceur, les scientifiques sont parfois capables de verser dans la bêtise crasse. Dernier exemple en date, ces deux chercheurs de l'université Stanford qui ont créé un programme d’intelligence artificielle (IA) plus fiable que l’œil humain pour déduire l’orientation sexuelle à partir de photos. Leur «machine» a appris à distinguer les homosexuels des hétérosexuels en analysant 35 000 photos d’hommes et de femmes tirées d’un site de rencontre américain. Au final, lorsqu’on lui présente une paire d’images opposant des personnes d’orientation sexuelle différente, le programme obtient la bonne réponse dans une proportion de 81% pour les hommes et 74% pour les femmes. Les humains font moins bien: leur taux de réussite est, respectivement, de 61% et 54%.

L’initiative a soulevé une vague d’indignation tant chez les scientifiques qu’auprès des organismes LGBTQ. Avec raison. La recherche est bourrée de biais méthodologiques et de remarques qui trahissent la vision unidimensionnelle, voire dépassée, des auteurs. Dans leur papier, les individus sont présumés homos ou hétéros, point barre.

Quid des autres préférences sexuelles? Tous les participants sont blancs, par ailleurs – un biais qui affecte d’autres programmes de reconnaissance faciale. Au dire des chercheurs, les «non-Blancs gais» sont difficiles à trouver parce qu’ils seraient moins présents sur les sites de rencontre. Mais, il n’y a pas de souci, poursuivent-ils, car leurs résultats sont applicables à tous, si l’on se fie à la théorie de l’imprégnation hormonale. Cette hypothèse veut que, pendant la vie intra-utérine, un bébé puisse être surexposé ou sous-exposé à des hormones, ce qui influence son orientation sexuelle – et au passage les traits de son visage. Selon les chercheurs, cette idée est « largement acceptée » en science. Ils devraient refaire leurs devoirs parce que ce n’est pas le cas.

L’étude se lit comme un petit précis des préjugés envers les gais et les lesbiennes. «Les visages des hommes gais sont plus féminins et ceux des lesbiennes plus masculins», écrivent les chercheurs. «Les gais ont tendance à avoir des mâchoires plus fines et de plus longs nez, tandis que les lesbiennes ont des mâchoires plus larges», expliquent-ils. D’autres perles? «Les lesbiennes tendent à porter moins de maquillage, ont les cheveux plus sombres et portent des vêtements moins décolletés» et «les gais ont moins de barbe». La palme revient toutefois à cette phrase: «Conformément à l’association entre les casquettes de baseball et la masculinité dans la culture américaine, les hommes hétérosexuels et les lesbiennes ont tendance à en porter.»

Mais pourquoi vouloir à tout prix lire l’homosexualité sur un visage? Pour prouver que la technologie le permet et qu’elle pourrait être employée à mauvais escient par des régimes qui interdisent l’homosexualité, se justifient les chercheurs. D’un point de vue éthique, cette logique apparaît tordue.

Qu’ils soient bien intentionnés ou non, ces chercheurs sont tombés dans les mêmes pièges que les créateurs d’autres systèmes de reconnaissance faciale, réputés pour leurs biais racistes ou sexistes: la machine n’apprend pas de façon neutre. Elle apprend à discriminer comme le font les humains (plus précisément, comme son programmeur). Ainsi, elle perpétue et même amplifie nos préjugés.

À tel point que certains craignent qu’on assiste à un retour de la physiognomonie, une pseudoscience qui avançait qu’on pouvait déterminer la personnalité d’un individu en étudiant ses attributs physiques. Cette idée a jadis justifié la stigmatisation des Juifs et des Noirs, entre autres. Le danger est toujours là, mais la physiognomonie à la sauce IA promet de ratisser dangereusement plus large: des compagnies prévoient déjà lire sur les traits le quotient intellectuel, les affiliations politiques, les émotions et les troubles de santé mentale...
 

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