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Édito

Pétrole ou bélugas?

Par Raymond Lemieux - 30/12/2014
Décourageant. Il n’y a pas d’autre mot... Après tant d’efforts pour le sauver, voilà le béluga du Saint-Laurent au bord de l’extinction! Le groupe d’experts fédéraux lui a attribué le statut d’«espèce en voie de disparition». Que s’est-il passé?

En 1983, le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) avait déjà jugé que le béluga était «en voie de disparition». Ce statut a été révisé en 2004 et, en vertu de la Loi sur les espèces en péril du Canada, le béluga avait alors été catégorisé «espèce menacée». Comme si, en changeant une loi, on améliorait par magie la situation des animaux! Le retour dans la catégorie critique a quelque chose d’encore plus désolant, car les initiatives pour ménager le Saint-Laurent n’ont pas manqué.

Depuis bientôt 40 ans, une myriade d’usines d’assainissement et de traitement des eaux ont été construites le long du fleuve; des centaines d’hectares de marais et de refuges fauniques ont été protégés (songeons aux grands marais de l’Île-Verte, de Baie-du-Febvre ou de Cap-Tourmente); un lac a été promu Réserve mondiale de la biosphère (le lac Saint-Pierre et ses 103 îles); des parcs nationaux ont été créés (ceux des Îles-de-Boucherville et du Bic); et un vaste parc marin a été établi, sans compter qu’un «plan d’action Saint-Laurent» fédéral-provincial a été instauré.

On surnomme parfois le béluga «canari des mers» à cause de son siffle­ment. Mais comme le canari des mines, qui alertait les travailleurs de l’imminence d’une catastrophe souterraine, le cétacé pourrait bien avoir une fonction similaire pour nous indiquer l’état de santé du fleuve. Aurions-nous donc baissé notre garde?
La prolifération d’algues toxiques, ainsi que le bruit généré par l’activité industrielle et maritime, ont été mis en cause pour expliquer les déboires de notre cétacé-vedette. On peut ajouter toutes les nouvelles formes de menaces qui affectent le fleuve, telles la pollution par les plastiques (voir Québec Science du mois dernier) ou l’introduction d’espèces envahissantes.

Si le fleuve constitue une voie de communication et de commerce essentielle, on devrait pouvoir comprendre qu’il ne peut pas être utilisé n’importe comment. Que des pétroliers circulent dans la Voie maritime comme cela a été constaté l’été dernier, soit; on aurait cru que les moyens d’urgence en cas d’accident avaient été mis en place. Mais non!

Un document produit par la Société d’intervention SIMEC (c’est la même entreprise qui s’est occupée de la dépollution de la rivière Chaudière après l’accident de Lac-Mégantic) a calculé qu’une fuite de 14 000 tonnes en 12 heu­res (certains superpétroliers peuvent pourtant en transporter 10 fois plus) souillerait en 5 jours 100 km de rives, depuis Rivière-du-Loup jusqu’à Rimouski, a révélé le journal Le Devoir, en novembre dernier. Et toute opération de nettoyage serait rendue encore plus compliquée si la glace et le mouvement des marées s’en mêlaient. «Il n’existe aucun scénario de dispersion clairement établi pour le pétrole», a rappelé le chercheur Émilien Pelletier de l’Université du Québec à Rimouski. De plus, on ne sait pas comment se comporterait le brut des sables bitumineux dans les eaux du Saint-Laurent. Bref, les incertitudes sont très nombreuses.

La révision du statut du béluga a, pour le moment, forcé l’arrêt des travaux de construction d’un terminal pétrolier à Cacouna, près de Rivière-du-Loup. Le site se trouve près d’une pouponnière de bélugas, a-t-on écrit cent fois. Ouf! N’est-ce qu’un sursis? Chose certaine, l’extinction d’une espèce, quelle qu’elle soit, serait la démonstration de l’échec cuisant de «notre» développement durable. Le beau risque ne peut pas exister en ce qui a trait à l’environnement.

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