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Edito

Science et confiance

18-12-2015

 «Les bienfaits du thé vert remis en cause.» C’est l’une des manchettes scientifiques auxquelles ont eu droit les auditeurs de Radio-Canada, le mois dernier.

Des chercheurs californiens venaient de constater que des mouches drosophiles exposées à de fortes doses de thé vert vivaient moins longtemps. Voilà le genre de nouvelles qui enragent nombre de scientifiques. Et qui déroutent bien du monde. Encore une recherche montée en épingle sans nuances, sans explications réelles? C’est donc ça, la science dans les médias? Quelques jours avant cette histoire, les Fonds de recherche du Québec, des organisations qui financent nombre de travaux de doctorants et de scientifiques, ont tenu une journée de discussions assez instructives sur la place des chercheurs dans les médias, ainsi que sur la perception qu’ils ont du monde de l’information. Le nœud, ont notamment relevé les participants à cette rencontre, c’est que, au-delà des manchettes, la science est souvent beaucoup plus complexe qu’on nous la présente. Il faut parfois des années de travail et de manipulations fastidieuses avant d’arriver à faire une découverte. On est loin des drosophiles dans une tasse de thé vert.

Mais qui s’intéresse vraiment à tout ce long processus, mis à part les chercheurs eux-mêmes? Qui s’intéresse à la caractérisation des effets de la fucoxanthine sur la viabilité, l’apoptose et la voie NF-kB? La recher­che dont on ne parle pas est-elle pour autant de la science inutile? Évidemment, non. Mais quand les discours des dénialistes (comme les climatosceptiques), les campagnes des antivaccinalistes et les sites Web pseudo-scientifiques se mettent à concurrencer l’information sérieuse, cela donne du bon cirque; cependant, admettons-le, c’est plutôt dangereux. Tout le monde y perd: les chercheurs qui sont mis au même niveau que des hurluberlus; les journalistes qui n’arrivent pas à faire la part des choses; et, surtout, le public qui ne sait plus trop où donner de la tête.

Les chercheurs, soutient Louise Dandurand, présidente de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS), ont néanmoins une obligation morale d’entrer dans la danse. Surtout que le public leur fait confiance à 84%, au Québec. (Deux fois plus qu’aux journalistes qui ne récoltent que 43%, selon le Baromètre Léger des professions!) Voire, 81% des répondants affirment que, aujourd’hui, les scientifiques ont un rôle plus important à jouer que par le passé dans les débats de société! Cela dit, en investissant davantage la place publique, les chercheurs ne risquent-ils pas de gaspiller le crédit qu’on leur accorde? Signeraient-ils ainsi un pacte avec le diable? En tout cas, ça ne changera pas pour autant la logique des médias qui en rebute plus d’un.

La primauté de la phrase-choc ou de la nouvelle exclusive n’a en effet pas toujours à voir avec le style nuancé et policé des savants. Sans compter qu’«on prend parfois le chercheur pour un jack of all trades» (quelqu’un qui peut tout commenter), comme l’a fait remarquer l’historien et physicien Yves Gingras. De surcroît, peu nombreux sont les chercheurs qui ont les qualités médiatiques requises pour aller à l’avant-scène, note-t-il aussi. Alors, partie perdue? Reconnaissons-le, scientifiques et journalistes ne peuvent pas vraiment se passer les uns des autres, une fois qu’on a convenu de ne pas laisser les savoirs enfermés dans des tours d’ivoire. Il reste à miser sur la confiance. «Science sans confiance est ruine de la connaissance», s’est amusé à dire Yves Gingras en parodiant le célèbre aphorisme de Rabelais. Le risque, bien sûr, est que le thé vert soit édulcoré. Ce qui n’a quant même jamais tué personne.
 

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