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Édito

L'héritage

Raymond Lemieux - 26/12/2012
Le Sommet sur l’enseignement supérieur qui se prépare au Québec serait-il le début d’une nouvelle Révolution tranquille dans les cégeps et les universités? Il faudrait alors y insuffler un peu d’idéalisme.

Il y a au Québec 179 131 étudiants et étudiantes inscrits dans les cégeps, en plus de 220 222 dans les universités1. Les dépenses des universités représentent environ 1,94% de notre PIB2. Le gouvernement libéral décrétait au printemps dernier une hausse des frais de scolarité de 1 625 $ par étudiant, étalée sur cinq ans. Cela a mené à une grève de près de 140 jours. Quel est l’âge du ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie?

Cette devinette dadaïste permet de faire ressortir une particularité: le ministre n’était pas né lorsqu’ont commencé les réflexions qui allaient conduire à la plus importante réforme des années 1960 au Québec, celle de l’éducation. Et aujourd’hui, comme alors, il y a consensus: notre modèle éducatif a besoin d’être mis à jour. Les recteurs le disent; les professeurs le disent; les étudiants aussi. Mais, ensemble, seront-ils porteurs d’une vision qui enfiévrera le Québec, comme cela a été le cas jadis?

Comment relancer les réseaux collégial et universitaire de manière à générer les talents et l’inventivité si bénéfiques à une société? Ce n’est certainement pas avec des initiatives ponctuelles comme la hausse des frais de scolarité ni par la construction de pavillons neufs çà et là. Alors quoi?

Dans une lettre largement diffusée en décembre dernier, de nombreuses personnalités influentes du Québec ont rappelé la chose suivante: «Nos universités sont un atout extraordinaire pour notre prospérité, notre vitalité et notre créativité. Soutenir l’excellence de l’éducation supérieure est un des investissements les plus collectivement rentables que nous puissions faire.» On ne peut pas être en désaccord avec de tels propos. Mais, sauf le respect que je dois aux signataires, quand on dit ça, on ne dit pas grand-chose. Cela fait ressortir un consensus bien superficiel. C’est de la novlangue, du charabia de gestionnaire dont on n’a pas vraiment besoin.

A contrario, un petit ouvrage sans prétention, intitulé De quoi le Québec a-t-il besoin en éducation?3, pourrait en inspirer plus d’un. Parmi les auteurs du collectif, Guy Rocher, un des artisans du grand virage éducatif des années 1960, y rappelle le danger d’une «approche utilitariste liée à la spécialisation de l’enseignement». Il souligne aussi qu’il faut revenir à l’importance de «l’esthétique dans la formation générale et culturelle», appelant même à une revivification de notre langue.

Une enseignante, Madeleine Thibault, y confie sa tristesse: «On a énormément de gens bien formés, compétents, mais les problèmes nous dépassent», admet-elle, mentionnant au passage celui de la santé mentale des jeunes. Normand Baillargeon, professeur en philosophie de l’éducation, défend quant à lui une «formation intellectuelle qui vise à l’émancipation». Et je cite enfin Camil Bouchard: «Il faut se donner comme objectif d’avoir la meilleure école du monde, il ne faut pas en avoir peur, nous n’en sommes pas si loin.»

Lorsque j’ai entamé la rédaction du livre relatant le demi-siècle de Québec Science, j’ai pu remarquer à quel point l’histoire du magazine a suivi l’évolution sociale et scientifique du Québec. Plus encore, j’ai été frappé par l’importance du rapport Parent: sa publication s’est avérée un élément déclencheur qui allait mener le Québec à ouvrir un grand chantier social dont les répercussions auront été énormes.

Dans les années 1960, on avait un objectif qui aurait pu paraître saugrenu: l’éducation pour tous! On savait que c’était le moteur qui pouvait changer bien des choses, surtout qu’il carburait à l’audace: laïcisation de l’enseignement; création du réseau collégial et d’une nouvelle université; instauration d’un régime de prêts et bourses; établissement de la gratuité scolaire… (Euh non, ça, on a choisi de le garder pour plus tard.) Le futur ne faisait pas peur, alors on a foncé. On voulait vivre heureux, instruit et en santé, alors on s’en est donné les moyens. Serait-ce trop demander en 2013 comme programme?

Quand on fait le bilan de l’année de la recherche québécoise, on mesure bien le chemin parcouru. Ce virage éducatif aura ouvert de nombreux champs de savoir et permis l’émergence d’une élite scientifique dont on pourrait difficilement se passer aujourd’hui. Québec Science – ainsi que ses lecteurs et lectrices – a le privilège d’être aux premières loges de cette percée intellectuelle.

D’ailleurs, nous avons été surpris de constater que la moitié des candidatures reçues pour nos Découvertes de l’année 2012 (vingtième édition!) comportaient des articles savants dont les premiers signataires étaient des étudiants de deuxième et troisième cycle. Notre science aurait-elle pris un coup de jeune? Il semblerait que oui. Mais pourquoi donc nos universités donnent-elles une impression de décrépitude?

Nous le saurons certainement en suivant les discussions au prochain Sommet sur l’enseignement supérieur. Le ministre est né en 1964, l’année même où a été créé le ministère de l’Éducation. Souhaitons qu’il sache écouter les idéalistes, comme certains l’ont fait avant lui. Cela pourrait bien redonner l’élan dont le Québec a besoin.

1 Ce sont les chiffres du ministère de l’Éducation pour l’année 2011-2012. Ils constituent les dernières statistiques disponibles.
2 Ces chiffres datent de 2008-2009.
3 De quoi le Québec a-t-il besoin en éducation?, Collectif, Montréal, Éditions Leméac, 2012.

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