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Édito

L'île ensorcelée

Raymond Lemieux - 25/03/2014
On raconte que, jadis, un sorcier habitait l’île d’Anticosti. Il s’appelait Louis Gamache. Il y vivait en farouche autarcie, avec femme et enfants. Pour se protéger des flibustiers et des forbans qui naviguaient sur le Saint-Laurent, il se serait construit toute une réputation d’inquiétant personnage, amplifiée par le rhum des marins. On disait qu’il avait vendu son âme au diable, que le loup-garou qu’il était, pouvait massacrer les équipages et dévorer les voyageurs imprudents. Au XIXe siècle, on ne faisait pas escale à Anticosti...

Il a fallu la mégalomanie du chocolatier Henri Menier pour redonner du charme à cette géante du golfe. Après avoir cherché en vain un royaume en Inde, en Chine, au Maroc, en Tunisie, en Italie et en Norvège, ce riche industriel français s’arrête à Anticosti, impressionné par son immensité, sa nature sauvage et ses rivières à saumons. Il y construit un château, déplace des ours, introduit des cerfs de Virginie, des gélinottes aussi, pour faire de son domaine un paradis de chasse. Mais la saga se termine en eau de boudin lorsqu’il meurt en 1913. Le fantôme de Gamache aurait-il encore fait des siennes?

Les Innus la nommaient Notiskuan, «le lieu où on chasse l’ours». Vers 1600, les explorateurs français, dont Champlain, la baptisent Anticosti. L’île sera annexée à Terre-Neuve après 1760, puis redonnée au Québec en 1774. Deux cents ans plus tard, elle était devenue la cour à bois de la compagnie Consolidated Bathurst. Le gouvernement l’achète alors pour 25 millions de dollars.

Avec ses 7 900 km2, Anticosti est un pays en soi. Pas trop facile d’accès, elle avait jusqu’ici conservé son aura de mystère avec ses grottes, ses falaises, ses canyons, ses rivières et ses fossiles. Mais aujourd’hui, on y flaire du pétrole. Et pas qu’un peu.
C’est l’équivalent de 30 milliards de barils emprisonnés, entre 300 m et 2 000 m de profondeur, et étalés comme un coulis épais de 40 m, il y a 450 mil­lions d’années à la grandeur de l’île. Faut-il les laisser là et garder la nature anticostienne intacte?

Au début de 2014, un groupe d’anciens politiciens et de décideurs économiques invitaient le gouvernement à oser le virage pétrolier. «Fermer la porte à l’exploitation du pétrole québécois serait irresponsable», affirmaient-ils dans leur manifeste intitulé Pour tirer profit collectivement de notre pétrole en ajoutant, afin de ménager la fibre verte de chacun: «Permettre une exploitation qui ne se ferait pas selon les hauts standards de la protection de l’environnement le serait tout autant.» Ainsi, puisque le Québec aura à consommer encore du pétrole dans les prochaines années, aussi bien prendre celui qui est dans son sous-sol soutiennent-ils. D’autant plus que cela peut s’effectuer proprement, comme le fait la Norvège qui produit 3 millions de barils par jour, en protégeant son industrie de la pêche.

Mais on va peut-être un peu vite dans le rêve. Il faut dire que ce pétrole contenu dans les shales de Macasty n’a rien d’un gisement classique comme il s’en trouve dans les émirats arabes. C’est donc par la fracturation hydraulique – la même que pour extrai­re le gaz de schiste, – que l’on irait puiser cet or noir. Serait-ce vraiment plus «propre» ou plus acceptable que le pétrole des sables bi­tu­mineux?
Il faudrait alors forer l’île en des milliers de points. On parle d’établir 3 000 plateformes pour ce faire, sans compter un réseau de transport par oléoduc qui conduirait le pétrole à un port, d’où il serait transbordé et mené jusqu’à une raffinerie avant de gagner nos pompes à essence.

Certes, le manifeste est pour le moment une invitation à autoriser l’exploration, «afin de confirmer le potentiel et éventuellement l’exploitation pétrolière». Cela dit, comme le fait remarquer Jean-François Spain, chargé de recherche au Centre d’initiation à la recherche et d’aide au développement durable (CIRADD) et coauteur de Du pétrole pour le Québec?, «la filière pétrolière québécoise devrait être davantage un projet économique avec des objectifs à long terme qu’un projet d’affaires». Toute la nuance est là. Il propose d’opter pour une gestion patrimoniale des ressources naturelles, afin de profiter pleinement du caractère structurant que cela pourrait imprimer à l’économie, ce qui deviendrait possible en réanimant la Société québécoise d’initiatives pétrolières (SOQUIP), une société d’État créée en 1969 que presque tout le monde a oubliée.

En tout cas, un tel pari mérite une réflexion plus soutenue. Mais pourquoi ne pas entreprendre cette réflexion avant d’entamer l’exploration? Ce ne sont certainement pas les cerfs de Virginie, trop occupés à brouter les jeunes arbres de l’île, qui pousseront les promoteurs à le faire. Reste Gamache…

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