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Dieu, l'Univers et les dés

par propos recueillis par Isabelle Cuchet - 31/03/2010

En 1918, Einstein approche de la quarantaine. Il est considéré par ses pairs comme un très grand physicien, mais il reste méconnu du public. Sa vie bascule pratiquement du jour au lendemain. En 1919, il devient l’homme le plus célèbre du monde. Le public ne comprend rien à ses théories, mais s’éprend de sa personnalité généreuse. Ce moment dans la vie d’Einstein a fasciné l’écrivain et journaliste français François de Closets. Il a décidé d’y consacrer un livre, Ne dites pas à Dieu ce qu’il doit faire (Seuil), qui n’est ni une œuvre de vulgarisation, ni une biographie, ni un roman, mais les trois à la fois. Scrupuleusement relue par la plus grande spécialiste française d’Einstein, la physicienne Françoise Balibar, cette histoire d’un homme devenu mythique, parsemée de passages explicatifs sur la relativité ou l’univers quantique est un livre de chevet “où tout est vrai”, dit son auteur. 


Québec Science : Comment est né le mythe Einstein?

François de Closets : C’est une histoire de fous! Sa popularité s’est bâtie sur un contresens autour du mot “relativité”. Einstein est devenu célèbre du jour au lendemain à la suite de l’éclipse de 1919 qui a validé sa théorie. À l’époque, seule une poignée de scientifiques en comprenaient le sens qui peut se résumer ainsi: il existe une vérité absolue au-delà de la diversité des points de vue. Mais dans le langage courant, le fameux “tout est relatif” signifie au contraire “à chacun sa vérité”. Et puisque le sens scientifique est rigoureusement incompréhensible, les gens ont donné à ce mot le sens commun, c’est-à-dire un sens de tolérance et d’apaisement. 

Or, la découverte de la relativité est popularisée après l’épouvantable tuerie de la Première Guerre mondiale. Einstein aussi, puisque ses idées politiques vont dans ce sens: il est socialiste et antimilitariste, et répète son discours pacifiste à l’envi auprès des journalistes qui l’interrogent. En fait, Einstein est devenu une vedette mondiale à la suite d’un concours de circonstances. Il n’était pas forcément le plus grand scientifique du monde, mais il est arrivé au bon moment avec des idées sociales et politiques qui comblaient les attentes du public.


QS Travaillait-il différemment des autres scientifiques?


FDC
Absolument. Sa démarche est révolutionnaire. Seul dans son bureau, Einstein ne fait pas seulement de la physique, mais aussi de la métaphysique. Il part de l’idée que la nature est Dieu. Il s’accrochera à cette idée toute sa vie. Ainsi la science, qui essaye de comprendre la nature, explore Dieu. Alors que ses collègues physiciens tâtonnent dans toutes les directions, puisque leur but est de découvrir l’inconnu, Einstein, au contraire, sait ce qu’il cherche: la beauté, la symétrie, la perfection et la simplicité divines. Il associe la vérité à la beauté, et l’erreur à la laideur. Et il se sent en mesure de dire: “Voilà comment doit se construire la vérité.” Il élabore un principe auquel il ne renoncera jamais: harmoniser tout ce qui lui semble laid, tordu, compliqué. 

Mais il a eu de la chance. S’il avait suivi le cheminement traditionnel d’un étudiant sous la responsabilité d’un maître, il n’aurait sans doute pas pu mener aussi loin son idée d’une nature parfaite. Il ne faut pas oublier qu’au départ, entre les années 1900 et 1905, Einstein vit complètement à l’écart du monde scientifique. Il est un petit employé qui joue les physiciens du dimanche avec un vague diplôme d’ingénieur en poche. Il n’est en contact avec aucune équipe de recherche. Il ne subit donc pas la pression du conformisme ambiant et peut tout repenser. C’est ce qui lui a permis d’aller aussi loin, sans jamais faire la moindre expérience.


QS  C’est cette démarche qui lui a permis d’établir le principe de la relativité?
 

FDC
En effet. Il juge inesthétique la théorie de la gravitation de Newton, qui dit que les corps s’attirent les uns les autres par le biais de forces qui agissent instantanément à distance. Aucune explication ne permet de caractériser ces puissances étranges. Pour Einstein, elles sont comme un tour de prestidigitation dont les physiciens n’ont pas encore compris le “truc” et elles ne s’accordent certainement pas à l’esprit scientifique. Il passe alors la théorie de Newton au crible de sa vision esthétique de la nature. Il lui applique son principe d’harmonisation en essayant d’éliminer tout ce qui lui semble tordu. 

Vue de l’extérieur, sa démarche paraît extravagante, car la théorie de Newton est parfaite! Les calculs collent à la réalité et on n’a pas besoin d’inventer une nouvelle théorie pour décrire l’attraction universelle des corps. Les autres physiciens considèrent Einstein comme un original et il va se battre pendant sept ans pour contrer une théorie qui marche impeccablement. Il n’était sûrement pas le meilleur mathématicien; il n’était pas forcément le plus intelligent. Mais il était prophétique. Il a eu une illumination. Avec la relativité, Einstein élabore une théorie qui explique que les corps s’attirent les uns les autres parce qu’ils modifient l’espace autour d’eux. Contrairement à la théorie de Newton, celle d’Einstein propose une cause fondamentale à la gravitation, et c’est ce qui la rend belle à ses yeux. 


QS Puis son Dieu va le laisser tomber…

FDC
En effet, sa démarche va tout à coup se retourner contre lui. D’abord, toujours en raison de sa vision d’un univers parfait, il postule que l’Univers doit être stable, c’est-à-dire ni en expansion ni en contraction. Il invente la constante cosmologique pour immobiliser le cosmos, quelques années avant qu’on découvre que l’Univers est bel et bien en expansion. Puis il s’oppose à l’émergence de la mécanique quantique. Ce qui est présenté dans cette théorie sape les fondements mêmes de sa philosophie des sciences. Pour Einstein, le monde doit être rationnel, causal, déterministe et explicable: c’est sa vision de la beauté. Or, la mécanique quantique réintroduit le hasard dans la nature. Elle représente donc l’incompréhensible, l’inacceptable, la laideur. “Dieu ne joue pas aux dés!” lance-t-il à Niels Bohr, qui défend cette nouvelle physique.


QS Mais on parle plus que jamais d’une théorie du tout, qui engloberait les deux physiques, comme l’espérait Einstein.

FDC
Les physiciens planchent en effet sur une théorie globale réunissant les deux mondes: le macroscopique et le microscopique. En ce sens, Einstein est resté un visionnaire jusqu’à la fin de sa vie, puisqu’il était en quête de cette théorie du tout il y a déjà 50 ans. Mais alors qu’il espérait bâtir une grande théorie qui ferait disparaître les anomalies de la mécanique quantique et qui ramènerait l’Univers au causal et au réel, les ébauches de ces théories de réunification sont les cordes, le vide, les “multivers”; elles se construisent autour de la physique quantique. La fin de la vie d’Einstein fut pathétique, car il s’est peu à peu coupé de la communauté scientifique jusqu’à ne plus savoir où en était la physique moderne.


QS Il rate la fin de sa vie d’homme de science, mais peut-être aussi d’homme public en étant associé à la bombe atomique.

FDC
En effet, en 1939, Einstein écrit une lettre au président Roosevelt pour attirer son attention sur les risques de la mise au point de la bombe par les Allemands et afin d’inciter les États-Unis à la fabriquer. En 1946, le magazine Time fait sa couverture avec la photo d’Einstein, le champignon atomique et l’équation E=mc2, ce qui a associé définitivement l’image d’Einstein à l’arme nucléaire. Mais s’il est bien le découvreur de cette équation, et donc du principe de base sur lequel repose la bombe, ce n’est pas lui qui a établi les conditions de libération de cette énergie contenue dans la matière. À l’époque de la course à l’arme nucléaire, les États-Unis, doutant de sa loyauté, n’ont pas voulu l’intégrer dans leur équipe de recherche. Il reste que la participation d’Einstein à ce projet par le biais de cette lettre à Roosevelt est sans doute le geste qu’il a le plus regretté de sa vie.
 





C O M M E N T A I R E S


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