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Science

L'étrange destin du cerveau d'Einstein

Marie-Pier Elie - 31/03/2010
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Dix-huit avril 1955. Les neurones d’Albert Einstein s’éteignent pour de bon à l’hôpital de Princeton, au New Jersey. Mais ils n’auront pas pour autant droit au repos. Après avoir scié sa cage thoracique, palpé ses viscères et trouvé près de trois litres de sang dans sa cavité péritonéale, le pathologiste Thomas Harvey confirme que le plus grand génie du XXe siècle a été victime d’une rupture d’anévrisme de l’aorte abdominale. Seul devant le cadavre, il prend alors une décision qui va changer le cours de son existence: raser la tignasse rebelle du physicien, le dépouiller de son cuir chevelu et, dans le silence de la morgue, ouvrir la boîte crânienne pour prélever la précieuse matière grise…

Lorsque le fils d’Einstein, Hans Albert, apprend ce qui s’est passé, il est outré. Mais le pathologiste finit par le convaincre de l’importance que revêt le cerveau de son paternel pour la science et lui promet de le conserver à l’abri des curieux. Pendant plus de 20 ans, on n’entend plus parler de l’illustre encéphale. Tout porte à croire que, après avoir été mis à la porte de l’hôpital de Princeton, Thomas Harvey a pris soin d’emporter le cerveau d’Einstein… dans sa valise.

Steven Levy frappe à la porte de son bureau en 1978. Ce jeune journaliste traque Thomas Harvey depuis plusieurs mois et a finalement réussi à le retracer, à Wichita au Kansas. “Il a pris une boîte où était écrit Costa Cider dont il a tiré deux bocaux de verre remplis de formol, dans lesquels flottaient des dizaines de petits cubes”, se souvient Levy, aujourd’hui rédacteur en chef du magazine Newsweek. L’éminente matière grise en suspension dans des pots Mason! Quelques semaines après le prélèvement, Thomas Harvey avait en effet découpé le cerveau en quelque 240 morceaux…

Sollicité de toutes parts après la publication de l’article de Steven Levy dans le New Jersey Monthly, Thomas Harvey envoie des tranches et des cubes du cerveau à des chercheurs aux quatre coins de la planète.

Après avoir scruté sillons et circonvolutions, et sondé les défunts neurones dans leurs moindres ramifications, la majorité des scientifiques ne publient pas le fruit de leurs recherches. Pour la simple et bonne raison qu’ils n’ont rien trouvé d’intéressant! À trois exceptions près. Marian Diamond, neuroanatomiste à l’université de Californie de Berkeley, écrit en 1985 dans la revue Neurology que le ratio des cellules gliales par rapport aux neurones est plus élevé dans les lobes pariétaux d’Einstein que dans ceux de la moyenne des 11 cerveaux témoins analysés. Comme les cellules gliales nourrissent les neurones, ses travaux suscitent un certain intérêt: les neurones d’Einstein étaient-ils mieux sustentés, donc plus performants? Le docteur Britt Anderson, du département de neurologie de l’université d’Alabama, estime quant à lui que le cortex frontal d’Einstein était plus densément fourni de neurones que celui des cerveaux témoins – un impressionnant groupe contrôle constitué de… cinq cerveaux! Il publie ces résultats peu convaincants dans Neuroscience Letters, en 1996.

C’est la neuropsychologue Sandra Witelson, au G. DeGroote School of Medicine de l’université McMaster, à Hamilton, qui signe en 1999 dans la prestigieuse revue médicale The Lancet l’article qui fait le plus jaser: “L’exceptionnel cerveau d’Einstein”. Exceptionnel, car sa morphologie pourrait lui avoir donné un avantage par rapport au commun des mortels, explique-t-elle avec enthousiasme: “Ses lobes pariétaux sont plus gros, à cause de la configuration particulière de la scissure de Sylvius, qui conflue avec le sillon postcentral.” Traduction: chez Einstein, la superficie d’une région du cerveau qui joue un rôle capital dans l’intégration visuo-spatiale et l’idéation mathématique était plus importante, puisque la longue crevasse qui la délimite normalement prenait un tournant inattendu (se fondant dans une anfractuosité habituellement bien distincte).

D’éminents spécialistes ont rapidement répliqué. Les recherches de Sandra Witelson, essentiellement basées sur des mesures prises au compas et de vieilles photographies, découleraient plus de la phrénologie que de la neurologie, affirment-ils. On a également objecté que comparer ainsi un cas isolé (Einstein) à une population (les cerveaux de la banque de l’université McMaster) est au mieux inutile, au pire malhonnête. Finalement, s’est-on demandé, n’est-il pas vain de s’acharner à définir une “anatomie de l’intelligence”, alors qu’on a encore du mal à définir l’intelligence elle-même? La neuropsychologue Maryse Lassonde, de l’Université de Montréal, malgré une admiration évidente pour les travaux de sa célèbre consœur, émet elle aussi quelques réserves: “La configuration du lobule pariétal d’Einstein fait penser à celle qu’on observe chez les dyslexiques. Or, Einstein était dyslexique. Les différences relevées par Sandra Witelson me semblent refléter cette dyslexie, bien plus que l’intelligence ou des aptitudes mathématiques particulières.”

Les chercheurs ne sont pas les seuls à vouloir s’approprier quelques centimètres cubes du prestigieux tissu cérébral. Déjà, quelques mois seulement après la mort d’Einstein, l’armée états-unienne était entrée en contact avec Thomas Harvey. Après avoir étudié le cerveau de Mussolini, dans l’espoir d’expliquer la tyrannie du dictateur, les forces armées se mouraient d’envie de sonder celui du père de la théorie qui avait été à l’origine de la bombe ayant mis fin à la Deuxième Guerre mondiale. Le jour de son rendez-vous avec le représentant de l’armée, à Washington, Thomas Harvey a sagement laissé le cerveau à la maison. Et il a toujours tenu tête aux militaires par la suite.

Selon Michael Paterniti, auteur du best-seller Driving Mr. Albert (Éditions Delta, 2001), Thomas Harvey possède chez lui des boîtes à souliers remplies de requêtes diverses. Depuis l’excentrique lui proposant 15 000 $ pour un morceau qu’il souhaite exhiber dans son “Musée des reliques historiques, bizarreries et excentricités” jusqu’à l’entrepreneur voulant enchâsser de minces tranches de la vénérée cervelle dans des stylos et des plaques commémoratives. Si on en croit la rumeur, Michael Jackson lui aurait même offert 3 millions $ pour ajouter le cerveau à sa collection d’œuvres d’art. Fidèle à sa promesse à Hans Albert, Thomas Harvey a toujours refusé de monnayer son précieux bien.

Mais la fièvre “einsteinienne” ne connaît pas de limites. En 1993, Kenji Sugimoto, un fan qui amasse tout ce qui se rapporte à Albert, entreprend un pèlerinage de trois semaines aux États-Unis, en quête de la seule pièce qui manque à sa collection: un morceau de l’idole. “Do you know “Einsteinbrains”?” répète ce professeur de mathématiques ad nauseam à ceux qui croisent sa route. Accompagné par le réalisateur Kevin Hull, il parcourt les archives du FBI, escalade une statue du grand physicien et se pointe même chez Evelyn Einstein, la fille adoptive de Hans Albert. Il finit par trouver Thomas Harvey dans un minuscule appartement de Lawrence, au Kansas… et son Graal flottant dans trois bocaux de verre rangés dans une armoire.

La suite du film se passe de commentaires. Sugimoto veut ramener une part du trésor au Japon. “Certainement, pourquoi pas?” répond Thomas Harvey. Il plonge alors sa main dans l’un des bocaux, prend un bout de cerveau, le dépose sur une planche à pain, ouvre un tiroir, s’empare d’un couteau à steak et s’exécute. Kenji Sugimoto enlace son bienfaiteur et pousse de petits grognements de satisfaction. Il célèbre ensuite la fin de sa croisade dans un bar, en compagnie d’une machine à karaoké et d’une cinquantaine de fermiers ivres devant lesquels il exhibe fièrement son trophée.

À ce film à la fois sordide et burlesque s’ajoutent quelques conférences devant des auditoires médusés de voir Thomas Harvey brandir de ses mains dégoulinantes de formol le cerveau d’Einstein; et un road trip pour le moins inusité en compagnie de l’écrivain Michael Paterniti. À la fois roman et portrait, Driving Mr. Albert s’articule autour d’une longue randonnée en voiture, du New Jersey à la Californie. À bord, trois voyageurs: Paterniti lui-même, Thomas Harvey et… une partie du cerveau d’Einstein flottant dans un contenant Tupperware.

Après avoir gagné la confiance du pathologiste, Michael Paterniti l’aide à remplir la mission dont il se croit investi: apporter quelques parcelles de cervelle à Evelyn Einstein qui habite Berkeley. Les extraits savoureux ne manquent pas. “Je veux toucher le cerveau. Oui, je l’admets. Je veux le tenir, le dorloter, sentir son poids dans ma paume, manipuler quelques-uns de ses 100 milliards de neurones maintenant éteints. A-t-il la texture du tofu, d’un oursin, du saucisson de Bologne?” écrit Paterniti, fasciné par le cerveau, certes, mais aussi par le personnage de Thomas Harvey. Il en dresse le portrait d’un homme attachant, au comportement parfois inquiétant; un descendant de quakers plutôt simple d’esprit, persuadé d’avoir fait ce qu’il devait faire ou tentant perpétuellement de s’en convaincre.

Peut-être est-ce parce qu’il n’y est jamais parvenu qu’il a finalement restitué le cerveau à l’hôpital de Princeton. Selon Michael Paterniti, Thomas Harvey a été si troublé par son face-à-face avec Evelyn Einstein qu’il a brusquement mis fin à leur rencontre, prétextant un rendez-vous avec un cousin. Dans sa précipitation, il aurait alors oublié d’emporter avec lui le Tupperware qu’ils trimbalaient en voiture depuis neuf jours. Et son contenu. Evelyn a refusé de le garder. Michael Paterniti s’est donc retrouvé seul avec The Brain. Au Flamingo Motel, il l’a déposé sur un oreiller et a dormi à ses côtés durant toute la nuit. Cet étrange fantasme assouvi, l’écrivain a rendu le cerveau à son “propriétaire”, Thomas Harvey, qui l’a offert en 1998 à son lointain successeur, Elliott Krause, pathologiste à l’hôpital de Princeton.

Presque tout le cerveau d’Einstein est donc maintenant de retour au bercail. Presque. Car la neuropsychologue Sandra Witelson affirme en détenir près du quart à l’université McMaster de Hamilton.

La femme qui a sondé la quintessence du génie est toute menue et sa coiffure rappelle vaguement la tignasse du célèbre physicien. “En 1995, j’ai reçu un fax de Thomas Harvey, raconte-t-elle. Il était impressionné par ma banque de cerveaux (plus de 100 spécimens déjà, à l’époque) et m’a demandé de collaborer avec lui.” Le pathologiste se rendit alors à Hamilton avec ses fameux bocaux et passa une semaine avec la docteure Witelson. Ensemble, ils classèrent les notes et les photographies de Harvey, dont quelques magnifiques clichés du cerveau entier, prises juste avant qu’il ne le découpe. Le tout servit de matière première aux recherches – cosignées par Thomas Harvey – qui ont fait de Sandra Witelson une superstar de la neuropsychologie.

En dépit des critiques, la chercheuse n’en démord pas: une scissure de Sylvius aussi franchement atypique que celle d’Einstein n’a été observée dans aucune banque de cerveaux. “Tout porte à croire que cette caractéristique unique est apparue lors du développement in utero du cerveau d’Einstein, orchestré par son génome. Comme quoi, chez Homo sapiens, il pourrait y avoir une contribution génétique au développement cérébral”, insiste-t-elle. Elle souhaite maintenant examiner les neurones d’Einstein plus en profondeur, de même que d’autres “cortex géniaux”, afin de mieux comprendre les fondements biologiques de l’intelligence. Elle voudrait aussi mettre à profit la résonance magnétique pour observer la crème des cerveaux en direct, dans le feu de l’action; puis comparer les résultats avec une analyse des tissus après le décès des sujets. Cela pourrait révolutionner la neurologie, comme la relativité a révolutionné la physique.

Quant à voir l’organe d’où a jailli le fameux E=mc2, inutile d’y compter. “Il est conservé dans un lieu sûr…”, dit froidement la chercheuse.

Dans un lieu sûr? Derrière l’immense cadre où un Einstein en noir et blanc vous fixe de ses yeux d’épagneul? Camouflé dans l’indescriptible fouillis qui règne dans le bureau de Sandra Witelson? Parfaitement anonyme parmi les portions d’encéphale numérotées qui s’alignent sur les étagères de la banque de cerveaux? Enfermé dans un coffre-fort?

“C’est un endroit sûr, répète la chercheuse, je ne vous dirai rien de plus. Je ne l’ai jamais révélé à qui que ce soit.”

Einstein, on le sait, refusait farouchement de devenir un objet de culte après sa mort. Il insistait pour qu’on cache à tout jamais le lieu de dispersion de ses cendres. Fallait-il exhiber une fois de plus les tissus dans lesquels cette volonté a pris forme, afin d’assouvir la curiosité d’une journaliste?

Reposez en paix, vénérables neurones.

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