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Une science folle de ses enfants

par Camil Bouchard - 29/07/2010


La recherche sur le développement des enfants occupe une place de premier plan au Québec. Et cela donne des résultats.



Il y a d’abord eu Émile, cinq ans. Je l’ai rencontré dans sa classe de maternelle, à Sainte-Foy, en banlieue de Québec, alors que je préparais mon baccalauréat en psychologie. Je devais produire un travail sur l’acquisition de la notion de temps chez l’enfant; et défense de consulter les bouquins de Piaget.

J’avais résolu de poser une question à des enfants de cinq, six et sept ans. Une seule question, histoire de voir comment, selon leur âge, ils appréciaient le temps: «Ça prend plus de temps pour se rendre jusqu’à la Lune ou pour se rendre à Montréal?» «Montréal», de me répondre Émile sans hésiter. «Montréal, dis-tu! C’est intéressant. Mais, dis-moi, pourquoi cela prend plus de temps pour se rendre à Montréal que jusqu’à la Lune?» lui ai-je demandé. «Parce que la Lune, je la vois et on peut y aller en fusée!» Il fallait y penser.

J’étais confronté à ma première théorie naïve, marchepied d’autres théories à venir. Des enfants plus âgés se mettaient à douter quand je leur demandais une explication: ils vivaient le conflit cognitif des théories contradictoires. D’autres, plus vieux encore, répondaient avec des explications quasi scientifiques.

Puis il y a eu Adar, âgé de quelques semaines. J’ai pu l’observer alors qu’il tétait paresseusement au son de syllabes qui se répétaient en boucle: «dadadadadadada». Il semblait sur le point de s’endormir quand, tout à coup, il s’est mis à téter plus rapidement et plus vigoureusement. Un changement à peine perceptible venait de se produire dans son environnement: les sons étaient passés du dadadadada au gagagagaga. Je venais, ébahi, d’assister à une démonstration percutante de la capacité de discrimination très fine du nouveau-né.

La scène se déroulait en 1972, dans un laboratoire du Stewart Biology Building, à l’Université McGill. Adar était l’un des nombreux sujets d’une expérience menée par une étudiante au doctorat en psychologie. La sucette qu’il tétait était reliée à un galvanomètre permettant d’enregistrer le rythme et la force de ses succions.
À une distance de Lune, Émile et Adar m’avaient discrètement ouvert les portes de la science des enfants.

Puis, sept ans après Adar, j’ai découvert Urie Bronfenbrenner. Grand érudit et professeur à l’université Cornell, fils d’une famille juive d’origine russe émigrée aux États-Unis, il s’intéressait depuis des lustres au développement comparé des enfants. À force d’observations, il avait acquis la conviction que la psychologie errait en étudiant les enfants dans les seuls laboratoires des chercheurs. Observés dans leur environnement quotidien, les bambins reflétaient parfaitement leur culture, leur éducation, les idéologies politiques dans lesquelles ils baignaient. Bronfenbrenner a traduit cette conviction dans une œuvre magistrale: The Ecology of Human Development: Experiments by Nature and Design. Ce livre et ses enseignements ne m’ont plus jamais quitté.

L’approche de Bronfenbrenner, l’écologie du développement, témoigne avec limpidité de la complexité des éléments qui interagissent aux différents stades de la vie. Elle permet de rendre compte, à la manière de poupées russes, de l’emboîtement des multiples couches systémiques dans lesquelles évolue l’enfant – sa famille, sa garderie, son école, ses aires de jeu – et des interactions qui s’établissent entre tous ces environnements. Ces milieux de vie sont eux-mêmes influencés par un environnement plus large que l’enfant ne fréquente pas, ou peu: le quartier, le village, la ville, le lieu de travail des parents, les organisations, les institutions qui, de par leurs règles, limites ou ressources, influencent sa qualité de vie. Et puis, au-delà, on trouve les valeurs, les croyances et les politiques de l’État qui déterminent en grande partie le fonctionnement des institutions, des organisations et jusqu’à la famille.

On ne se surprendra donc pas que l’écologie du développement humain puisse conduire des scientifiques à l’Assemblée nationale, là où se dessinent les politiques familiales, sociales et économiques qui, invariablement, exercent une influence très importante sur la vie des enfants.

C’est ainsi qu’en 1991, je me suis trouvé mandaté par le ministre de la Santé pour présider un groupe de travail. Notre mission était de formuler des recommandations afin de prévenir l’apparition de problèmes graves chez les enfants. Nous avons produit un rapport: Un Québec fou de ses enfants. Bronfenbrenner n’avait de cesse de répéter sur toutes les tribunes que, si un enfant rencontrait quotidiennement un adulte fou de lui, son développement était assuré, d’où le titre.
Une de nos principales recommandations était de réduire de moitié la pauvreté chez les enfants. Car la science nous indiquait très clairement – et nous indique toujours – que la pauvreté pèse lourd dans la genèse du décrochage scolaire, du décrochage social et du décrochage de la vie. Elle est une entrave majeure au développement, surtout si elle est vécue intensément et en bas âge.

Pour atteindre cet objectif, nous avions proposé la mise en place de programmes permettant aux mères monoparentales de réintégrer le marché du travail, d’un programme éducatif national pour les deux à cinq ans et d’un régime de prestation automatique des pensions alimentaires.

Ce régime est offert depuis 1997. Quant à la pauvreté, elle a diminué de 42% pour les familles monoparentales et de plus de 50% pour les couples avec deux enfants. Des collègues économistes attribuent en grande partie cette spectaculaire diminution à l’instauration de services de garde à tarif réduit qui ont permis aux mères d’aller sur le marché du travail.
Je me souviens très précisément de ma rencontre, en 1996, avec Lucien Bouchard, alors premier ministre, et Jacques Léonard, président du Conseil du trésor. J’avais un graphique en poche. Il faisait état des résultats d’une recherche menée auprès d’une cohorte d’enfants issue d’une petite communauté noire très pauvre de la région de Detroit: Ypsilanti. Ces petits fréquentaient un service de garde assorti d’un programme éducatif. Résultat net: chaque dollar investi permettait d’économiser 7,16 $ en services de rééducation, de réadaptation et autres. Il m’a suffi de leur présenter le graphique: un pas important venait d’être franchi.

Lorsque mes collègues me demandent comment le gouvernement du Québec a pu consentir, envers et contre tous, à investir dans les services de garde, ma réponse est toujours la même: à cause de la science. Et parce que le Québec, unique en son genre, s’est doté de fonds de recherche destinés à combler ses propres besoins. Il a ainsi réussi à créer et à développer un vaste réseau de chercheurs dans le domaine du développement des enfants. Un réseau qui s’est donné une excellente relève capable de s’occuper désormais de… nos petits-enfants!
Et j’oubliais les congés parentaux: c’est bon pour l’attachement. Demandez à ce grand spécialiste de l’enfance qu’est le pédopsychiatre Michel Lemay!



Camil Bouchard est professeur et chercheur au département de psychologie à l’Université du Québec à Montréal depuis 1975.

A la demande du gouvernement, il a signé en 1991 le rapport Un Québec fou de ses enfants. De 2003 à 2010, il a été député à l’Assemblée nationale du Québec et a occupé les postes de vice-président de la Commission des affaires sociales et de vice-président de la Commission de la santé et des services sociaux.







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