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Environnement

La guerre du caribou

30/03/2017
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Dans les régions forestières du Québec, une guerre médiatique et politique fait rage. Doit-on sacrifier des emplois pour sauver des caribous ?

Il n’y a pas plus capricieux qu’un caribou. Coupez des arbres dans son domaine et il s’éloigne, frustré. Construisez des routes en forêt et il hésite à s’en approcher à moins de 4 km ou 5 km. Parcourez les bois régulièrement et il angoisse. Il paraît qu’il a en plus besoin d’un territoire intouché de 800 km2 à 1 000 km2 pour être heureux. Quel égoïste !

Pas surprenant que ce cervidé n’aime pas les bûcherons. Au Québec, chaque année, plus de 9 200 travailleurs et leur machinerie prélèvent des arbres et réaménagent ainsi la forêt. En zone boréale, principalement dans les régions administratives du Nord-du-Québec, du Saguenay–Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord, l’industrie avance toujours plus loin au nord, où les populations de caribous forestiers, un écotype du caribou des bois, se retranchent.

Alors que l’animal a déjà occupé quasiment tout le sud québécois, on compte maintenant moins de 8 500 bêtes. « Leur mortalité est trop élevée par rapport aux naissances, faisant en sorte que la population décroît depuis plusieurs décennies », constate Martin-Hugues St-Laurent, chercheur en écologie animale et en conservation à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR). Un constat partagé par tous les spécialistes qui, comme lui, se penchent sur la situation. Alertés, les gouvernements canadien et québécois ont placé le caribou forestier sur leur liste d’espèces en danger, respectivement en 2002 et 2005.

En vertu de la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables, le Québec a donc mis sur pied une équipe afin de proposer un plan pour rétablir les populations. Constituée de représentants de l’industrie forestière, des Premières Nations, d’Hydro-Québec et de chercheurs de différents ministères et universités, l’équipe a accouché d’un premier plan en 2005, adopté en 2008, et qui s’appliquait jusqu’en 2012.

Dans ses recommandations, l’équipe demandait entre autres à l’exploitation forestière de garder intacts de grands massifs forestiers, de l’ordre de 800 km2. Mais un tel plan n’a pas automatiquement force de loi. Les industriels n’ont suivi les recommandations qu’en partie et les « massifs » épargnés durant cette période n’ont jamais dépassé les 200 km2. Sans surprise, le caribou forestier a poursuivi son déclin.

Branle-bas scientifique

Ce premier plan a-t-il été vain ? Pas tout à fait, puisqu’il prescrivait aussi d’approfondir les connaissances sur l’animal et son habitat. « L’espèce a bénéficié d’un effort de recherche spectaculaire », selon Martin-Hugues St-Laurent. Le jeune chercheur fait partie d’un effort de guerre sans précédent, regroupant des spécialistes de nombreuses institutions et de ministères.

Relevés aériens en hélicoptère, capture puis libération de centaines de caribous afin d’évaluer leur état de santé, pose de colliers émetteurs et suivi des déplacements quasiment en temps réel, analyses d’ADN, inventaires, etc. « On n’a jamais si bien connu l’espèce, continue-t-il. On a identifié maintenant les préférences du caribou en matière d’habitat, l’impact de la construction de routes en forêt, les modélisations de l’évolution des perturbations, etc. »

Même son de cloche à l’Université Laval, où travaille Daniel Fortin, spécialiste des relations entre prédateurs et proies. « Nous avons passé des milliers d’heures sur le terrain, avec les protocoles de recherche les plus rigoureux. Nous avons maintenant un portrait bien net : le caribou est en déclin à cause d’une hausse de la prédation qui est elle-même la conséquence des perturbations exagérées de l’habitat provoquées par l’exploitation forestière. »

C’est que les coupes entraînent des bouleversements profonds de la végétation. « L’espèce a besoin de forêts de conifères matures et de lichens, explique Daniel Fortin. Après une coupe, ce sont souvent des feuillus qui envahissent les parterres. Cela favorise les orignaux, qui s’installent en grand nombre. Or, les orignaux sont suivis par leurs prédateurs, les loups qui ne se gênent pas pour tuer un caribou quand ils en rencontrent un. Même chose pour l’ours qui est attiré par les petits fruits qui abondent après une coupe, et qui peut manger un faon par opportunisme. »

Globalement, les chercheurs ont pu établir des seuils de perturbation au-delà desquels les caribous sont en péril. « Dans un habitat perturbé à plus de 35 %, les chances de voir les caribous se maintenir sur le long terme ne sont que de 60 %. La mortalité des faons et des adultes y est trop élevée pour assurer la conservation du caribou, » explique Martin-Hugues St-Laurent.

Ce 35 % est donc considéré comme un seuil à ne pas dépasser pour le caribou. Pourtant, en ce moment, certaines zones exploitées sont perturbées à 95 %.

Prise 2

Forte de ce savoir neuf, l’équipe de rétablissement, à laquelle Martin-Hugues St-Laurent s’est joint, a pondu en 2013 un nouveau plan. « Cette fois, le document a plus de mordant, explique le chercheur. On y recommande de créer une ou plusieurs grandes zones de protection, de l’ordre de la dizaine de milliers de kilomètres carrés, où l’exploitation forestière sera interdite. » Le plan préconise aussi de respecter la fameuse limite de 35 % de perturbation du territoire dans tout secteur exploité.
Selon l’industrie forestière, un tel plan lui serait fatal : baisses des volumes de bois récoltable, pertes d’emplois, fermeture d’usines, etc. Avant même la sortie officielle du plan, des rumeurs et des prédictions affolantes se sont propagées dans des médias régionaux. Et ça continue depuis.

La situation a viré à la guerre médiatique : d’un côté les arguments socioéconomiques des travailleurs forestiers effrayés de perdre leurs emplois; de l’autre, ceux des scientifiques (voir l’encadré « Les arguments de l’industrie forestière sous la loupe » plus bas).

Le dossier est devenu politique : en 2014, Philippe Couillard, en pleine campagne électorale dans le comté de Roberval, avait promis qu’aucune « job » ne serait perdue à cause du caribou, s’il était élu.

L’année suivante, la situation s’envenime quand l’Institut économique de Montréal (IEDM) publie des notes démontrant les possibles ravages économiques que l’application du plan entraînerait dans les régions touchées. Il s’est même commis avec un « documentaire » qui, sous un vernis faussement scientifique, manipule la perception du public en exposant surtout le désarroi des travailleurs.

Le Conseil de l’industrie forestière du Québec, qui était membre-donateur de l’IEDM au moment de la diffusion du documentaire, a préféré ne pas nous accorder d’entrevue, mais a promis de réagir à ce reportage.

Tout récemment, c’est le maire de La Doré, au Lac-Saint-Jean, qui proposait de faire l’élevage des caribous forestiers dans un immense enclos (et de les relâcher une fois matures) pour éviter de nuire à l’industrie.

Chose certaine, la situation du caribou affecte déjà l’industrie. En 2013, la compagnie Produits forestiers Résolu a perdu la certification du Forest Stewardship Council (FSC) dans deux zones de coupe du Saguenay–Lac-St-Jean. L’une des raisons : des pratiques forestières peu respectueuses du caribou forestier. L’entreprise a alors perdu de gros clients qui exigent des produits provenant de forêts bien aménagées.

Un plan à moitié sur la glace


La balle est maintenant dans le camp du gouvernement qui hésite manifestement entre tenter de sauver des caribous et préserver une industrie importante dans des régions déjà fragiles.

Pour le moment, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) a scindé le plan en deux phases. Il avait annoncé la mise en œuvre de la première partie en avril 2016, laquelle prévoyait la protection de forêts dites intactes, la création de vastes espaces protégés et l’étude de la possibilité de modifier le tracé de la limite nordique des forêts attribuables. Une table de concertation a aussi été mise sur pied.
Au bureau du Forestier en chef, dont l’une des tâches est d’évaluer les stocks annuels de bois pouvant être prélevés en forêt boréale, on a tenu compte des nouvelles contraintes. « Notre plan quinquennal 2018-2023 inclut les recommandations de la Phase 1 dans les calculs de possibilités forestières, explique la porte-parole Lise Guérin. Pour la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, par exemple, seule une unité d’aménagement subit une baisse de 2 %, soit un peu moins de 20 000 m3 de bois, principalement par la soustraction de quelques massifs forestiers. »

Et la seconde phase du plan ? Les demandes d’entrevue avec les porte-parole du Ministère n’ayant pas abouti, il est difficile d’en dire plus sur son entrée en vigueur qui prévoit une analyse approfondie des conséquences socioéconomiques avant l’adoption d’une stratégie à long terme. Au bureau du Forestier en chef, on nous précise que le plan quinquennal pourra être rouvert et modifié pour tenir compte d’éventuelles nouvelles consignes, à la demande expresse du ministre.

Toute cette bureaucratie use la patience des biologistes, pour qui la « Phase 1 » est insuffisante. « Retarder ainsi l’application du plan de rétablissement est à l’avantage des compagnies », clame Martin-Hugues St-Laurent.

La Société pour la Nature et les Parcs section Québec (SNAP-Québec) s’impatiente aussi, surtout qu’il semble tout à fait possible de ménager la chèvre et le chou. « En décembre dernier, nous avons fait pression, avec succès, pour que le Ministère rende publics quatre rapports scientifiques qui démontrent qu’il est possible d’agir en faveur du caribou sans trop nuire aux forestières », raconte Alain Branchaud, directeur général de l’organisme, qui œuvre aussi dans l’équipe de rétablissement.

Dans l’un d’eux, daté d’avril 2015, des cartes précises délimitent entre autres une zone d’environ 10 000 km2 qui offre un excellent potentiel de protection dans les montagnes Blanches, au nord-ouest du réservoir Manicouagan. Le secteur « se démarque clairement comme étant celui à prioriser », indique le rapport rédigé par l’équipe de rétablissement. Bien que 45 % de ce territoire soit en forêt exploitable, une proportion importante est située dans une unité d’aménagement abandonnée par la compagnie Kruger depuis 2007. Peu d’emplois menacés dans ce coin, donc.

« Au total, explique Alain Branchaud, l’équipe propose de soustraire aux forestières entre 4 % et 15 % de la forêt exploitable. Mais, de toute façon, chaque année, près de 20 % du volume de bois autorisé n’est pas prélevé par les forestières; il y a donc du jeu. On est loin des annonces sensationnalistes de certains médias. Les conséquences socioéconomiques, on les connaît et elles sont minimes. Qu’attend le ministre ? »

Pour toute réponse, on a eu la déclaration laconique de janvier dernier du ministre Luc Blanchette, lors de la première rencontre de la table de concertation pour la mise en œuvre du plan de rétablissement, qui rassemble tous les acteurs concernés : « Nous prenons les moyens pour protéger le caribou forestier tout en protégeant l’industrie forestière, les 60 000 familles et les régions qui en dépendent. »

Pendant qu’on se perd en discussions, le caribou, lui, poursuit son déclin. Quel impatient!
 
Les arguments de l’industrie forestière sous la loupe

1. Pour chaque caribou sauvé, on risque de perdre 31 emplois et 3,8 millions de dollars.
C’est l’un des arguments les plus entendus depuis 2012, des chiffres qui ont eu l’effet d’une bombe dans les régions concernées. Lorsqu’on creuse pour en trouver la source officielle, on réalise qu’ils sont extrapolés d’une seule statistique : une réduction annuelle du bois disponible pour la récolte de 3 millions de mètres cubes. Or, en 2012, le Forestier en chef n’avait pas encore terminé ses analyses en la matière.
Alors, d’où vient ce « 3 millions » ? Il s’agit d’une évaluation préliminaire tirée d’un document de travail du gouvernement et datant de 2012. Les fameux chiffres sont donc basés sur une hypothèse qui n’est plus valide.

2. Les inventaires du Ministère démontrent que le nombre de caribous a doublé dans le secteur du Saguenay, malgré une exploitation intense.

C’est une interprétation hâtive des inventaires, dénonce Daniel Fortin, biologiste à l’Université Laval. « Un inventaire
réalisé en 1999 et un second en 2012 démontrent effectivement que la population est passée de 115 à 247 bêtes durant cette période. Mais un inventaire n’a de sens que si on le compare à plusieurs autres inventaires. Sans compter que le nombre n’est pas tout, il faut surtout estimer le nombre de faons par femelle pour avoir une idée de la tendance démographique de l’espèce. Et ça, ça n’augure rien de bon, car les faons sont trop rares. »
À l’UQAR, Martin-Hugues St-Laurent renchérit : « C’est comme si on survolait les plaines d’Abraham deux fois en 13 ans et qu’on tentait d’estimer l’évolution de la ville de Québec en comptant les têtes. »

3.  Le caribou forestier n’est même pas une espèce, ni même une sous-espèce. C’est juste un écotype.

C’est vrai. Même s’il s’en distingue génétiquement, un écotype est une sous-division d’une sous-espèce. Mais l’argument est boiteux, réplique Martin-Hugues St-Laurent : « Les lois sur les espèces en péril peuvent s’appliquer à toute unité ou population, ce qui peut très bien être un écotype. »

4. Et si le déclin du caribou était dû au réchauffement climatique ou à une autre cause ?


La recherche scientifique des 10 dernières années a tracé un lien clair de cause à effet entre les activités forestières, l’augmentation de la prédation et le déclin du caribou.
 


Photo: Serge Gravel
Article paru dans le numéro d'avril-mai 2017.

Lire aussi une chronique de Serge Bouchard sur le sujet.

 

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