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Reportages

Fantasmes: du côté de l'interdit

Par Marine Corniou - 18/02/2015
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Les critiques sont unanimes: le roman est mal écrit, les dialogues sont navrants et l’histoire est banale. Pourtant, jamais un livre ne s’est vendu aussi vite ni aussi bien. Quatre mois après sa sortie, en 2012, Fifty Shades of Grey (Cinquante nuances de Grey, en français) s’était déjà écoulé à 25 millions d’exemplaires. Aujourd’hui, plus de 100 millions de copies de la trilogie d’Erika L. James ont été vendues dans le monde, traduites en 51 langues. Et le film éponyme vient de sortir sur grand écran, juste à temps pour la Saint-Valentin.

La recette de ce succès? Un effet médiatique boule de neige, sans doute, mais surtout un mélange bien dosé de romance passionnée et de scènes érotiques, voire pornographiques. L’histoire fait la part belle aux clichés, en dépeignant les ébats d’une étudiante innocente et d’un millionnaire viril, Christian Grey, adepte du fouet et de la fessée. En clair, le roman parle de sexe. Et il parle aux femmes.

Et c’est là ce qui a fait couler tant d’encre: l’ampleur du phénomène Cinquante nuances de Grey en dit long sur l’imaginaire fantasmatique de la gent féminine, émoustillée par les scènes de bondage, les jeux de soumission et autres activités sadomasochistes. Scandale? Perversion? Ou simple reflet d’une sexualité libérée?
«Bizarrement, peu d’études ont investigué la nature des fantasmes dans la population générale, indique Christian Joyal, professeur au département de psychologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Alors que les psychiatres s’intéressent depuis longtemps aux fantasmes des criminels, ceux de Monsieur et Madame Tout-le-Monde sont encore mal connus.»

Cette méconnaissance n’a pas empêché l’Association de psychiatrie des États-Unis, dans sa dernière version du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, le DSM-5, d’assigner à certains fantasmes et intérêts sexuels l’étiquette «anormal». Par exemple? Le voyeurisme, le fétichisme, mais aussi le sadisme et le masochisme, tous considérés comme des paraphilies (ce dernier terme remplace «déviance», utilisé autrefois).

QU'EST-CE QU'UN FANTASME NORMAL?

«Le mot “anormal” est fort, et dénote un jugement. Comment savoir ce qui est normal en matière de fantasmes? Et ce qui ne l’est pas?» s’est demandé Christian Joyal, qui est aussi chercheur à l’Institut Philippe-Pinel et spécialiste de la neuropsychologie des agresseurs sexuels.

C’est pour y voir plus clair qu’il a effectué une enquête par Internet auprès de 1 517 Québécois (799 hommes et 718 femmes) âgés entre 18 et 75 ans, en grande majorité hétérosexuels. Tous devaient sélectionner leurs fantasmes à partir d’une liste de 55 affirmations (dont «J’ai déjà fantasmé de faire l’amour avec deux femmes» ou «J’ai fantasmé de faire l’amour dans un lieu public»), en plus de décrire en détail leur scénario sexuel favori.

Les résultats, publiés fin octobre dans le Journal of Sexual Medicine, ont fait grand bruit dans les médias du monde entier. Parce qu’ils confirment que, en matière de goûts sexuels, il n’y a justement pas de norme. «D’autres enquêtes avaient déjà suggéré cela avant la nôtre, mais elles avaient presque toutes été menées chez des étudiants, a priori plutôt imaginatifs parce qu’en pleine période de développement sexuel, et elles n’incluaient pas d’analyses statistiques. Ce qu’on a démontré, c’est que très peu de fantasmes sont rares ou inhabituels», précise le chercheur.

Ainsi, sur les 55 fantasmes étudiés, 2 seulement étaient «rares» (rapportés chez moins de 2,4 % des sondés, ils étaient en lien avec la zoophilie et la pédophilie); 9 étaient «inhabituels» (moins de 16 %); 30 étaient «communs»; et seulement 5 étaient «typiques» (faisant partie de l’imaginaire de 84 % ou plus des participants). Autre constat, 64 % des femmes interrogées avaient des fantasmes de soumission; 52 % ressentaient du plaisir à s’imaginer attachées; et 36 %, fessées ou fouettées.


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Ces résultats sont en phase avec ceux des rares enquêtes menées sur la question, notamment en France. En 2013, un sondage effectué par le magazine Femme actuelle et l’Institut français d’opinion publique (Ifop) auprès de 1 000 femmes de plus de 18 ans révélait ainsi que près de 1 femme sur 2 aimerait faire l’amour en étant dominée ou en ayant les yeux bandés; et plus de 1 sur 4 en étant fessée ou ligotée.

«Ça explique le succès de Cinquante nuances de Grey, s’amuse Christian Joyal. Mais surtout, ça remet en question le jugement de valeur porté par le DSM-5.»

LES FANTASMES DES FEMMES: VIOLENTS?

Si le DSM-5 reconnaît que fantasmer sur les paraphilies (ou même les pratiquer) n’est pas forcément pathologique, les qualifier d’anormales n’en est pas moins dangereux. «L’évaluation des fantasmes fait partie du bilan psychiatrique des criminels, en particulier des criminels sexuels, et on y accorde une grande importance, précise le neuropsychologue. Cependant, beaucoup d’agresseurs ont les mêmes fantasmes que la population générale, et inversement; puis, les violeurs n’agissent pas tous en réalisant leurs fantasmes. Où se situe l’anormalité, alors?»
Qu’on se rassure donc, avoir des fantasmes dits «pervers» ne fait pas forcément de nous des êtres malsains! En fait, dans bien des cas, ce serait même l’inverse: plus une personne a de fantasmes, et plus ils sont variés, plus elle a tendance à être satisfaite de sa vie sexuelle.

Car le fantasme, qu’il prenne la forme d’un scénario complexe ou d’une simple image mentale, est avant tout une façon de pimenter les relations, de maintenir le désir ou d’en augmenter l’intensité. Il constituerait davantage un moteur de la libido qu’un reflet des frustrations inconscientes, n’en déplaise à Sigmund Freud, le premier à s’intéresser en profondeur au sujet, il y a plus de 100 ans.
«On n’en est pas encore à comprendre ce qui se cache derrière les fantasmes, en particulier ceux de soumission et de domination, souligne toutefois Christian Joyal. Même s’il existe de nombreuses théories psychanalytiques sur le sujet.»
Il faut reconnaître qu’il est difficile d’expliquer pourquoi, par exemple, de nombreux hommes hétérosexuels sont attirés par le sexe anal ou par les shemales, ces personnes transgenres dotées à la fois d’une opulente poitrine et d’un imposant pénis.

Quant aux femmes, plus de la moitié ont des fantasmes coercitifs, impliquant d’être soumises, sexuellement contraintes, voire violées. «Entre 9 % et 17 % des femmes ont comme fantasme favori et le plus intense d’être forcées. Cela n’a aucun sens. Pourquoi une femme fantasmerait-elle sur un événement aussi terrible?» se demandaient en 2008 Jenny Bivona et Joseph Critelli, chercheurs en psychologie à l’université North Texas. Pour mieux comprendre, ils ont interrogé 355 étudiantes sur leurs fantasmes et sondé leur personnalité. La moitié d’entre elles fantasmaient effectivement sur le fait d’être «sexuellement forcée par un homme», 20 % y rêvant même au moins une fois par semaine.

Les chercheurs ont évalué les trois théories le plus souvent avancées pour l’expliquer. Selon la première, le fantasme de viol serait une manière pour les femmes d’exprimer leurs désirs sexuels sans honte ni culpabilité sociale. La seconde est en lien avec la «désirabilité»: les femmes aimeraient s’imaginer si belles et si attirantes qu’aucun homme ne pourrait se retenir à leur vue. Dernière hypothèse? Le fantasme de viol traduirait une ouverture d’esprit, une audace sexuelle, une absence de tabou. Contre toute attente, l’étude a démontré que cette dernière théorie est celle qui se vérifie le mieux, même si les chercheurs ont aussi trouvé une corrélation entre l’estime de soi (voire le narcissisme) et la fréquence des fantasmes de viol. Rien de forcément dramatique ni tordu, donc, à fantasmer sur un rapport violent.

Ce qui n’étonne pas Christian Joyal. «Ce qu’on a découvert en analysant nos résultats, c’est que la plupart des hommes et des femmes qui rapportent des fantasmes de soumission ont aussi, parallèlement, des fantasmes de domination. Les uns n’excluent pas les autres, au contraire; cela semble en effet associé à une vie sexuelle plus libérée que la moyenne.» Mais attention! Dans l’enquête québécoise, la moitié des femmes fantasmant sur la soumission ont pris la peine de souligner qu’elles n’aimeraient pas que leur fantasme se réalise. «Chez les hommes, les fantasmes sont synonymes de souhait. Mais chez les femmes, un fantasme reste un fantasme», précise le professeur.

D’ailleurs, un fantasme donné est souvent plus compliqué à décrypter qu’on pense. Il peut se prêter à plu­sieurs niveaux de lecture, ou cacher des significations radicalement différentes, en fonction du vécu de la personne. C’est ce qu’explique Joanne Lépine, sexologue à Laval et spécialiste en «sexoanalyse».

«Rêver de faire l’amour sur une plage, par exemple, ne dit pas grand-chose sur ce qui excite le rêveur ou la rêveuse. Est-ce que la plage est déserte? Est-ce qu’il y a un risque de se faire surprendre? Avec qui la personne est-elle? De la même façon, des femmes qui lisent Cinquante nuances de Grey peuvent se croire attirées par le sadisme, alors que ce qui les excite, c’est d’être follement désirées, comme l’héroïne du roman», précise Mme Lépine. Quant au fantasme de viol, il ressemble rarement à un viol. La femme reste maîtresse du scénario, c’est son imagination qui est aux commandes. Et la peur, la douleur ou l’horreur sont rarement au premier plan.

FANTASMES PATHOLOGIQUES

Toutefois, si tel est le cas, cela révèle-t-il un problème? Y a-t-il des pensées intimes qu’on ne devrait pas laisser s’installer? «Oui, il existe des fantasmes sexuels pathologiques. Ce sont ceux qui impliquent des pratiques illégales, comme la pédophilie, la zoophilie et des partenaires non consentants; ceux qui induisent une souffrance; ou qui sont indispensables pour obtenir satisfaction», résume Christian Joyal. Ainsi, un fétichiste des souliers à talons aiguilles, qui ne peut être excité sexuellement qu’en présence de ces objets, se trouve prisonnier de son fantasme et peut en souffrir terriblement.

Joanne Lépine ajoute que l’aspect pathologique d’un fantasme peut faire référence aux valeurs sociales, à l’éducation, à la crainte de ne pouvoir s’empêcher de passer à l’acte. «De plus, la notion de pathologie est aussi en relation avec le degré d’hostilité. S’il y a un réel plaisir à s’imaginer anéantir l’autre, le blesser, c’est problématique. La perversion sexuelle est en fait l’équivalent d’une haine érotisée», souligne-t-elle.

«Un intérêt paraphilique qui implique de faire du mal aux autres ou à soi-même pose problème, car la personne fait face au défi de maîtriser ses pulsions. On parle ici de fantasmes intenses, et récurrents, tels “quand je me masturbe en pensant que je viole quelqu’un, mon orgasme est extrêmement intense”», illustre Gerard Schaefer, psychologue à l’Institut de psychologie sexuelle à Berlin. En 2011, son équipe a publié une étude menée auprès de 367 hommes (âgés entre 40 et 79 ans) sur diverses paraphilies – voyeurisme, travestissement, fétichisme, masochisme, sadisme, exhibitionnisme, frotteurisme et pédophilie. Au total, plus de 60 % des participants ont rapporté être excités à des degrés divers par au moins l’une de ces paraphilies (en particulier par le biais de leurs fantasmes).

Des fantasmes pédophiles étaient rapportés par 1 homme sur 10, alors qu’ils étaient 3,8 % à affirmer avoir eu des comportements sexuels pédophiles réels.

Nos résultats démontrent qu’une grande proportion des individus qui ont des fantasmes impliquant de se faire mal ou de faire mal à quelqu’un sont passés à l’acte. Mais ce qui est encore plus inquiétant, c’est que de nombreux hommes sont excités par ces paraphilies, mais n’en ressentent aucune gêne ni aucune inquiétude. Il y a donc peu de chances qu’ils aillent chercher de l’aide pour mieux contrôler leurs pulsions», explique Gerard Schaefer qui a mis sur pied un programme appelé Don’t offend, lequel incite les hommes aux penchants pédophiles à aller suivre une thérapie à l’hôpital de la Charité de Berlin avant qu’il soit trop tard.

À l’Institut Philippe-Pinel, où sont internés de nombreux agresseurs sexuels, Christian Joyal souhaite comprendre ce qui fait qu’une personne passe à l’acte. «Nous possédons une vaste base de données où sont consignés les récits des fantasmes de nombreux criminels. Nous allons les comparer avec ceux de la population», explique-t-il.

En attendant, il souhaite mieux cerner l’imaginaire érotique du commun des mortels. Il a commandé une étude à une firme de sondage pour connaître les goûts et les pratiques de 1 000 personnes, un échantillon encore plus représentatif de la population québécoise que son premier groupe. Les résultats confirment qu’entre 25 % et 30 % des gens ont déjà pratiqué le BDSM (bondage, domination, sadisme, masochisme) et ce sont par ailleurs ceux qui se disent le plus satisfaits sexuellement, révèle-t-il. «Ce que je souhaite, c’est qu’on cesse de pathologiser d’emblée certains fantasmes à cause de leur nature, ou de les considérer comme critères suffisants pour indiquer un trouble mental, comme le fait le DSM-5.» Autrement dit, c’est la détresse qu’il faut prendre en compte. On peut souffrir de fantasmer sur sa collègue de travail et être parfaitement heureux en imaginant chaque nuit fesser des inconnus. À propos des Cinquante nuances de Grey, pour le professeur et son étudiante, rassurez-vous: tout est bien qui finit bien. Comme dans un conte de fées.

 
Sur quoi peut-on fantasmer?
Le monde des fantasmes n’a pas vraiment de normes ni de limites. Et l’objet du désir peut parfois être inhabituel. Le sexologue Claude Crépault, cofondateur du département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal, relate dans son livre Les fantasmes, l’érotisme et la sexualité (Odile Jacob, 2007) le cas d’un de ses patients incapable de jouir autrement qu’en pensant au chiffre sept. Une anecdote, certes, mais qui illustre la complexité de la sexualité humaine. «Les contenus des fantasmes peuvent être très variés, confirme la sexologue Joanne Lépine. Le fantasme est sexuel s’il provoque, accompagne, suscite une excitation. Toutefois, son contenu n’est pas obligatoirement sexuel. Le contenu fantasmatique n’est pas l’effet du hasard: il s’inscrit quelque part dans l’histoire personnelle de l’individu concerné. Comme une semence qui germe dans un terrain fertile… Cela peut donc être tout, mais pas n’importe quoi.»
 


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