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Polémique

Le barrage de police dans votre gorge

Par Jean-François Cliche - 27/10/2016
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« Dans le numéro de novembre 2015 de Québec Science, on dit que les amygdales sont impliquées dans la régulation des émotions. Or, on m’a justement enlevé les amygdales à l’âge de cinq ans – sans raison apparente, d’ailleurs. Se pourrait-il que les personnes sans amygdales soient plus en proie à la dépression, à voir le verre plus souvent à moitié vide qu’à moitié plein? » demande Josée Vermette.

Il faut croire que les pères de la médecine manquaient parfois de vocabulaire, ou alors qu’ils ne se parlaient pas beaucoup avant de choisir un nom pour une partie de l’anatomie, car le terme « amygdale » désigne deux organes qui n’ont absolument rien à voir l’un avec l’autre. Nous avons des amygdales dans la gorge, et nous en avons d’autres, complètement différentes, dans le cerveau. Dans les deux cas, le nom a été choisi à cause de leur forme – le latin amygdala signifie « amande » –, mais c’est bien la seule chose que ces organes ont en commun. Et cela crée malheureusement un brin de confusion.

Les amygdales du cerveau sont des structures situées profondément dans les lobes temporaux (sur le côté de la tête) et sont impliquées, comme l’a noté notre lectrice, dans le contrôle des émotions, l’apprentissage et la prise de décision. Chez les gens déprimés, les amygdales sont généralement plus actives que dans le reste de la population, mais on ne les enlève jamais pour traiter la dépression. L’ablation des amygdales du cerveau est une opération délicate et rarissime qui ne sert essentiellement que dans les cas d’épilepsie graves, lorsque les autres traitements ne fonctionnent pas.

C’est tout le contraire des amygdales de la gorge, qui sont beaucoup plus faciles à retirer et qui l’ont été pendant longtemps de façon routinière, chez les enfants, souvent au moindre signe d’inflammation. « Il existe plusieurs types d’amygdales dans la bouche et la gorge, explique Benoît Guay, otorhinolaryngologiste au Centre hospitalier universitaire de Québec. Il y a les amygdales pharyngées, que les gens se font enlever le plus souvent. Et les amygdales linguales à la base de la langue. Mais tout ça, c’est du tissu lymphoïde secondaire, impliqué dans la défense de l’organisme, la bouche et le nez étant des portes d’entrée majeures pour les bactéries et les virus. »

Comme leur nom l’indique, ces « tissus lymphoïdes » contiennent de la lymphe, un liquide qui circule partout dans l’organisme. Elle est semblable à du sang dont on aurait retiré les globules rouges et les plaquettes, et elle est très importante pour le système immunitaire. Les vaisseaux lymphatiques (qui constituent un réseau « parallèle » aux veines et aux artères) sont en effet jalonnés de ganglions, où se concentrent les cellules immunitaires et qui font office de « barrage de police » : ils filtrent la lymphe et éliminent les microbes.

Les « tissus lymphoïdes secondaires » comme les amygdales pharyngées sont essentiellement la même chose que des ganglions, mais en plus petit. Or, même si ces tissus sont très bien défendus, il arrive que des bactéries ou des virus y prolifèrent – c’est ce qu’on appelle une amygdalite. On a longtemps traité ces cas par l’ablation pure et simple parce que, explique le docteur Guay, à une époque où les antibiotiques étaient peu ou pas disponibles, « une amygdalite à streptocoque pouvait dégénérer en fièvre rhumatismale et entraîner des infections graves au niveau cardiaque et même être létale. On enlevait donc les amygdales à beaucoup d’enfants pour éviter ces complications. »

À première vue, on pourrait penser que c’est une très mauvaise idée de retirer une partie du système immunitaire, mais il n’en est rien. D’autres éléments prennent la relève des organes retirés et les patients ne se défendent pas moins bien contre les microbes. En fait, dit le docteur Guay, qui opère fréquemment des cancers au niveau du cou, « j’enlève souvent une cinquantaine ou une centaine de ganglions, et ça n’a pas vraiment d’influence sur l’immunité des gens».

Cela dit, nuance-t-il, « il est évident que l’évolution n’a pas mis ces tissus à cet endroit sans raison », si bien que l’on préfère autant que possible les laisser en place, même si leur ablation n’a pas de conséquence clinique. D’autant plus que le recours aux antibiotiques a permis d’éviter bon nombre d’amygdalectomies, une intervention que l’on réserve de nos jours aux cas minimalement graves – comme des infections particulièrement fréquentes, la suspicion de cancer des amygdales si grosses qu’elles causent de l’apnée du sommeil ou d’autres complications chez un enfant.
 

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