Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Polémique

Un «spaghetti» de variables

Par Jean-François Cliche - 14/05/2016

«Étant préoccupée par les questions d’environnement, je tente de faire ma petite part en cuisinant tous mes plats avec des aliments de base comme des légumes frais, congelés ou en boîte, des pâtes, etc. Mais j’ai l’impression qu’il y a un problème. Si je fais une sauce à spaghettis, par exemple, je dois ouvrir une boîte de tomates, une boîte de sauce tomate, une boîte de pâte de tomates, la boîte de jus de tomates, celle des champignons, etc. Au final, cela fait beaucoup plus d’emballages que si j’achète ma sauce toute faite; il n’y a alors qu’un seul pot à recycler. Mais, malgré tout, on dit toujours que cuisiner soi-même est plus écolo que d’acheter des plats préparés. Où est l’erreur?» demande Sylvie Glen.

Il est vrai que l’on entend souvent cette maxime selon laquelle les plats préparés sont plus «polluants» que ceux que l’on cuisine à la maison. Et l’idée n’est pas erronée, pourvu que l’on garde en tête qu’elle n’est rien de plus qu’une règle générale.

«Si on se concentre juste sur ce qu’on voit chez nous, on peut avoir l’impression qu’on va générer beaucoup plus de déchets en cuisinant nous-mêmes, explique l’ingénieure Renée Michaud, directrice exécutive du CIRAIG, un centre de recherche de l’École polytechnique spécialisé dans l’analyse du cycle de vie des produits. Mais il faut aussi voir ce qui se passe en amont. Avant que la sauce soit mise en pot et apportée à l’épicerie, il y a une série d’étapes qui font intervenir des emballages, des transports, des pertes, etc. Parfois, avec la mondialisation, il y a des produits qui font quasiment le tour du monde avant d’arriver sur les tablettes.»

En tenant compte de tout cela, il n’est pas déraisonnable de penser que, en général, la sauce maison est plus écolo que celle que l’on achète à l’épicerie. Mais, avertit Mme Michaud, l’empreinte environnementale totale d’un produit est l’aboutissement d’une foule de variables enchevêtrées qui, lorsqu’on les démêle, peuvent donner des résultats étonnants.

Ainsi, à vue de nez, on se dit qu’une tomate importée du Mexique doit avoir un bilan carbone plus lourd qu’une tomate cultivée au Québec, à cause des gaz à effet de serre émis lors de son transport. Et c’est souvent vrai mais, en agriculture, les impacts environnementaux se concentrent surtout à la ferme, les transports étant une source secondaire. Alors si la tomate est, par exemple, achetée en hiver et qu’elle a été produite dans une serre chauffée au mazout – comme l’ont été beaucoup de serres québécoises pendant longtemps, même si l’industrie locale a fait des progrès sur ce plan ces dernières années –, il est bien possible que le légume «bien de chez nous» soit, en fin de compte, plus polluant que son équivalent mexicain.

En fait, même des détails – comment dire – presque intimes d’une recette maison peuvent faire une différence. Y met-on beaucoup de bœuf haché ou assez peu? Comme l’élevage affecte nettement plus l’environnement que la production de fruits et légumes – et comme l’industrie en met généralement peu, parce que la viande coûte cher –, cela peut faire pencher la balance écolo du côté de la sauce préparée. Y met-on seulement le chapeau des champignons, ou y met-on pres­que tout le pied? «A priori, dit Mme Michaud, on peut penser que les fabricants – puisque c’est pour eux un business – vont tenter de limiter les pertes, de tout récupérer et qu’ils seront donc très efficaces. Or on sait que le gaspillage alimentaire est important dans nos sociétés. Il y a une grande partie des aliments qu’on jette à la maison parce que les gens évaluent mal leurs besoins, ne font pas une bonne rotation dans leur frigo, etc. Alors il y a quand même beaucoup de perte à la maison.»

Encore une fois, cela peut amener nombre d’exceptions à la règle voulant que les plats maison soient plus écologiques. Pour tout dire, ajoute Mme Michaud, cet aspect des pertes peut même rendre les emballages souhaitables pour l’environnement. «Afin de mesurer l’empreinte d’un concombre, par exemple, il faut compter l’utilisation des terres, les engrais et les pesticides, les quantités d’eau utilisées, les différentes étapes de transport, de lavage, de manipulation, etc. Tout ça a une empreinte écologique. Et c’est évidemment pire si, pour chaque concombre que je consomme, il y en a cinq qui ont dû être jetés. Il faut alors considérer l’empreinte des six. Donc, si le fait de les emballer permet de limiter les pertes à un ou zéro au lieu de cinq, c’est tout l’impact en amont qui est diminué.»

Photo: Namiwoo
 

Afficher tous les textes de cette section