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Les carnets du vivant

Anticosti, l'erreur écologique

Par Jean-Pierre Rogel - 04/08/2014
En 1895, le roi du chocolat Henri Menier s’est acheté une île en Amérique – quelque 8 000 km2 de terre vierge–, un beau cadeau pour occuper ses loisirs. L’industriel français a aussitôt entrepris de la transformer en un paradis de chasse. En 2 ans, il y a déménagé 220 cerfs de Virginie. Pour faire bonne mesure, il a aussi introduit des orignaux, des lièvres, des castors et des rats musqués.
En l’absence de prédateurs, la population d’Odocoileus virginianus a proliféré au point que le cervidé en question a complètement transformé la forêt d’Anticosti et, de fait, tout le milieu naturel de l’île.


Il y a aujourd’hui, pour environ 250 habitants, de 150 000 à 175 000 de ces ruminants, appelés «chevreuils» au Québec. Ils broutent intensément les plantes herbacées, les jeunes arbres, les arbustes et sont responsables, sur 100 ans, de la disparition de la moitié des sapinières. Ils ont aussi causé une importante perte de biodiversité en plantes, insectes et oiseaux. On le sait parce que la richesse initiale de ce milieu a bien été décrite tout au long du XXe siècle par des naturalistes qualifiés.

Les chevreuils seraient même responsables de la disparition récente de l’ours noir, qui ne trouve plus sur l’île assez de petits fruits pour se nourrir. Anticosti est le théâtre d’une expérimentation écologique qui a mal tourné; le résultat est une importante perte globale de biodiversité.

Ce que j’affirme ici n’est pas neuf. Cette réalité est bien documentée, notamment par les travaux de la Chaire de recherches en aménagement intégré des ressources biologiques forestières de l’île d’Anticosti, de l’Université Laval, dirigée par le biologiste Steeve Côté. Ceux qui ont la mémoire un peu longue se souviendront d’un remarquable article de la revue Le Naturaliste canadien en 2001; ses auteurs, Christian Hébert et Luc Jobin, alors chercheurs au Service canadien des forêts, tiraient la sonnette d’alarme devant ce qu’on peut appeler l’«erreur écologique d’Anticosti».

Depuis, très peu de choses ont été faites pour redresser la situation. La création du parc national d’Anticosti, en 2002, a certes protégé 570 km2 de paysages spectaculaires: des rivières, des chutes, des canyons. Mais c’est peu (moins de un dixième de la superficie de l’île) et c’est insuffisant pour maintenir les processus naturels responsables de la biodiversité sur l’ensemble de ce territoire. Par ailleurs, une exploitation forestière plutôt intensive s’est poursuivie jusqu’à tout récemment et ne s’est arrêtée que pour des raisons économiques. Quant à la prospection pétrolière et gazière, elle se déroule pratiquement sans contraintes, comme si elle allait de soi dans une île dont la plus grande partie est pourtant classée habitat faunique.

Aujourd’hui, si la défense de la beauté naturelle d’Anticosti préoccupe les groupes environnementalistes, Nature Québec en tête, c’est parce que l’industrie pétrolière lance une série de travaux d’exploration, ciblant la formation géologique Macasty qu’il faudra fracturer, si on décide de l’exploiter. Nul doute que ce contexte présente des enjeux très importants, mais le discours écologiste serait davantage crédible s’il était plus réaliste. Peut-être serait-il temps de reconnaître que la folie des grandeurs d’un capitaine d’industrie d’une époque révolue, et notre indifférence face à ce territoire isolé, nous ont conduits à un échec sur le plan de la biodiversité. Et qu’il y a des erreurs à corriger.

C’est possible. Réduire radicalement la population de chevreuils est le premier pas à franchir. Compliqué? Sans doute, mais d’autres pays ont réussi, lorsque des herbivores ont menacé leurs prairies ou leurs forêts. On peut accroître la pression de chasse, réduire les densités en aménageant certaines zones (cela s’est fait et on en a tiré quelques leçons utiles), réintroduire l’ours noir. Que sais-je? Consultons les spécialistes!

Et puis, si on veut quelque chose d’original pour cette île, pourquoi ne pas lancer une véritable industrie de l’écotourisme, avec des chalets et une infrastructure légère? Marketing international assuré: «Après Bali et le Costa Rica, visitez Anticosti, la perle de l’écotourisme.»
On s’entend, cette île possède un immense potentiel. Mais il faut travailler à rééquilibrer sa situation écologique. C’est une question de bon sens et d’aménagement durable bien pensé. En y réfléchissant collectivement, on devrait y arriver. La «beauté sauvage à l’embouchure du golfe du Saint-Laurent», comme disent les dépliants touristiques, vaut bien cet effort.

Photo: TQ/Benoît Chalifour

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