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Les carnets du vivant

Ce béluga a un nom

14/05/2016


Lorsque Leone Pippard, photographe et journaliste indépendante de Toronto, a découvert l’estuaire du Saint-Laurent, au début des années 1970, elle s’est mise à photographier ces petites baleines que les pêcheurs locaux appelaient encore « marsouins ». Établie près de Pointe-Noire, à l’embouchure du Saguenay, elle s’est vite rendu compte de deux choses.

La première était que, s’il était difficile de distinguer entre elles ces baleines toutes blanches, qui ne sautaient pas commodément hors de l’eau et ne levaient pas la queue, on y parvenait tout de même. La seconde, c’est que, été après été, elle reconnaissait les individus, ce qui signifiait probablement que la population n’était pas très nombreuse. « Leone a tout de suite vu qu’il fallait protéger les bélugas et elle a été la première à lancer l’idée d’un parc marin, raconte le biologiste Robert Michaud, directeur du GREMM (Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins). Elle a aussi démontré qu’on pouvait les identifier individuellement. En 1984, elle m’a confié tous ses négatifs et ses dessins. Avec mon patron de l’époque, Pierre Béland, nous avons commencé à monter ce que nous appelons l’album de famille. »

L’album de famille contient aujourd’hui plus de 800 descriptions de bélugas identifiés sur des photos par des signes distinctifs (une marque sur un flanc, un blanc très pur ou, au contraire, un peu jaunâtre, de petites encoches sur la crête dorsale, etc.). Ce catalogue, aujourd’hui informatisé, se double de celui des bélugas retrouvés morts, dont une bonne partie ont été autopsiés dans le cadre du suivi de santé des bélugas. En s’appuyant sur le catalogue des vivants, le GREMM a lancé une campagne de financement Adoptons un béluga. En 25 ans, moyennant chacun un don de 5000 $, plus de 140 petites baleines blanches ont ainsi été parrainées.

Mais cette banque de données est aussi devenue, au fil du temps, un instrument de recherche. « En nous limitant aux cas pour lesquels nous possédons une identification fiable, nous avons autour de 350 individus bien répertoriés. Pour chacun, s’enthousiasme Robert Michaud, nous pouvons estimer son âge et son sexe; nous connaissons les secteurs qu’il fréquente et en quelle compagnie; nous pouvons les suivre au fil des années et constituer des lignées familiales. C’est une fenêtre extraordinaire sur le comportement de ces mammifères ! »

Alors, par exemple, qu’est devenu Flippo, un béluga fièrement adopté par le magazine Québec Science, en 1994 ? Reconnaissable aux deux profondes cicatrices de son pédoncule droit, cette femelle a été observée pour la première fois en 1977 par Leone Pippard et a été vue pendant quelques années, puis elle a disparu. Le catalogue rend compte précisément de cette dernière rencontre : « Le 18 juillet 1997, nous croisons une dizaine de bélugas au large de l’île Verte. Dans ce groupe constitué d’adultes, de jeunes et d’un veau de l’année, nous repérons Flippo. Le troupeau se scinde en plusieurs groupes dispersés de deux à trois individus. Le vent commence à se lever, nous décidons donc de nous diriger à la tête du troupeau pour recueillir le plus grand nombre de données avant de quitter le site .» Qu’est-il arrivé à Flippo depuis ? L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’elle est morte, puisque cela fait près de 20 ans qu’on ne l’a pas vue et qu’elle avait déjà une trentaine d’années quand on l’a repérée la dernière fois.

Chaque béluga répertorié possède un nom. Des municipalités, des entreprises et des écoles ont adopté des baleines, des collectifs se sont formés dans ce but comme pour adopter récemment Athéna, une femelle adulte « régulière » du Saguenay. Dans la liste, les prénoms sont nombreux, allant de Loulou à Delphine, Élisabeth, Albert, Pablo, Pénélope, Coco, et Charlotte (ce dernier étant en fait un mâle, comme Loulou : le sexe a été établi après l’adoption). Et puis il y a Céline, ainsi nommée par une riche touriste des États-Unis de passage, convaincue sur-le-champ de délier sa bourse pour parrainer un béluga. Vite, comment l’appeler ? Céline, comme la célèbre chanteuse : voilà un nom authentiquement québécois !

L’album de famille a notamment permis de trancher une vieille polémique sur les bélugas. Leur longévité, qu’on estimait à 35 ans, avait été établie par l’analyse de la dentine prélevée sur les dents des animaux morts. Mais on croyait alors, sur la base de deux études, que les bélugas produisaient deux couches de dentine par an. Erreur! C’est seulement une couche, si bien qu’un animal auquel on donnait 30 ans en avait en fait le double. Le GREMM l’a démontré d’une autre manière, par le temps écoulé entre les premières et les dernières photos de certains bélugas. Par exemple, la femelle Slash, connue depuis 1980, était déjà blanche à cette époque, ce qui signifie qu’elle est née avant 1966. Lors de son décès en 2013, elle avait donc au moins 47 ans. On estime aujourd’hui que les bélugas peuvent vivre jusqu’à 60 et même 80 ans.

Ces observations ont aussi permis d’étudier les réseaux sociaux formés par les bélugas. On savait déjà que, en été, les mâles vivent séparément des femelles, qui s’occupent des veaux de l’année et des jeunes, en petits troupeaux. « Mais jusqu’à récemment, explique Robert Michaud, on ignorait que des femelles âgées semblent agir comme des chefs de clans matriarcaux, en s’occupant de jeunes qui ne sont pas les leurs .» Ainsi, Slash, qui a eu son dernier veau en 1992, a passé ses dernières années dans le rôle de « grand-tante bienveillante » s’occupant des bébés de femelles plus jeunes. Au passage, on a d’ailleurs repéré des grand-mères. Ainsi Pacalou, connue depuis 1997, a donné naissance à Miss Frontenac en 2004 qui a eu son premier bébé il y a deux ans. Des bélugas qui ont des noms et des histoires individuelles sont une mine d’or pour la science… et autant de raisons de mieux les apprécier et les protéger. 

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