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Les carnets du vivant

Comme un ours sur sa banquise

Jean-Pierre Rogel - 05/09/2012
Apparu plus tôt qu’on le pensait, l’ours blanc a survécu à de grands changements climatiques. Ce qui ne veut pas dire qu’il peut tout endurer.

Comme la plupart d’entre vous, je n’ai jamais vu un ours blanc ailleurs que dans un zoo ou à la télévision. Mais j’avoue ma fascination pour ce colosse élégant, parfaitement adapté à son environnement austère. Je suis sensible aux inquiétudes des chercheurs qui étudient sa condition en ces temps de réchauffement climatique. Rappelons-le, le Canada héberge environ 15 000 des quelque 25 000 individus de la planè­te.

L’ours blanc, qualifié par certains d’ours maritime (de son nom latin Ursus maritimus) dépend de la banquise flottante, qu’il utilise comme plateforme de chasse. Il y traque surtout des phoques qui composent l’essentiel de son alimentation. Or, la banquise estivale a perdu 1 million de kilomètres carrés en 30 ans dans l’Arctique.

À certains endroits, comme près de Churchill, dans la baie d’Hudson, la situation est dramatique. À la fin de l’été, les ours attendent si longtemps le retour du froid et des glaces qu’ils s’affaiblissent au point où certains présentent des signes sévères de malnutrition. Ailleurs, plusieurs études ont démontré que la reproduction est en baisse. Des femelles qu’on voyait jadis avec deux ou trois oursons n’ont désormais qu’un seul rejeton, et de plus petit poids.

Ours illustration SPL
Or, en avril dernier, une nouvelle recherche sur les origines des ours a pu laisser croire que la situation n’était pas si dramatique qu’on pouvait le penser. En analysant l’ADN du noyau des cellules d’ours bruns et blancs, Frank Hailer et ses collègues du Centre de recherche sur la biodiversité et le climat à Frankfort, en Allemagne, en sont arrivés à la conclusion que l’ours blanc n’est pas un descendant récent de l’ours brun. Ils soutiennent qu’on a affaire à deux espèces bien distinctes et, surtout, qui se sont séparées il y a environ 600 000 ans.

Jusqu’alors les origines de l’ours blanc restaient obscures et très discutées. En 2011, une recherche publiée dans Current Biology avait fait sensation. Elle révélait que les ours blancs actuels descendaient d’une espèce d’ours bruns aujourd’hui disparue; la séparation ayant eu lieu il y a environ 130 000 ans, en Irlande. Quelques années plus tôt, une équipe de l’université de Fairbanks, en Alaska, avait conclu, quant à elle, que les ours blancs avaient bien divergé des ours bruns (en fait des grizzly, qui forment une sous-espèce) mais que cet événement s’était produit plutôt récemment, il y a seulement 14 000 ans sur les îles Admiralty, Baranof et Chichagof (les «îles ABC» de l’Alaska).

Quelles études faut-il croi­re? Les trois. En effet, les résultats ne sont pas in­com­patibles, mais plutôt complémentaires, car ils sont basés sur deux types distincts d’ADN. L’étude publiée dans Science repose sur l’ADN du noyau, issu du mélange du patrimoine génétique du père et de la mère. Les deux autres portent sur l’ADN mitochondrial (les mitochondries sont de petites usines énergétiques présentes dans toutes les cellules) qui n’est transmis que par la mère et ne raconte donc qu’une partie de l’histoire héréditaire.

Il est admis que les ours bruns et les ours blancs sont naturellement interféconds et peuvent s’hybrider, les États-Uniens ayant même inventé les termes «pizzly» ou «grolar» (ce dernier sonnant de manière assez étrange en français, il faut le dire!) pour décrire ces cas d’hybridation. Il est donc permis de penser que des espèces, devenues distinctes il y a 600 000 ans, se sont à nouveau croisées, il y a quelque 150 000 ans, et même plus récemment.

Ainsi, des femelles d’ours brun ont été fécondées par des ours blancs, et leurs descendants ont porté le génome mitochondrial des ours bruns. Par la suite, cet ADN «importé» a pu se répandre dans une population d’ours blancs si les hybrides se sont reproduits avec des ours blancs. En l’absence de fossiles qui permettraient la comparaison anatomique de spécimens bien datés et localisés, seule l’analyse de l’ADN nucléaire permet de remonter à l’embranchement original, et celui-ci semble bien dater d’il y a 600 000 ans. Cette étude, attendue depuis longtemps, met donc de l’ordre dans une histoire compliquée à souhait. Voilà pour le récit…

Mais en quoi cette antiquité de l’ours blanc nous renseigne-t-elle sur sa capacité d’adaptation face aux changements climatiques? La plupart des experts demeurent circonspects, parce qu’ils en savent trop peu pour tirer des conclusions. Mais plusieurs médias grand public ont monté en épingle une phrase de la conclusion de l’article de Science: «Une origine évolutionnaire de plusieurs centaines de milliers d’années implique que les ours blancs en tant qu’espèce ont vécu plusieurs cycles glaciaires et ont eu beaucoup de temps pour s’adapter aux conditions changeantes de l’Arctique.» Donc, ont enchaîné les journalistes, puisqu’ils ont survécu jus­qu’ici, on peut penser qu’ils seront capa­bles de s’adapter au réchauffement clima­tique en cours.

En fait, ce n’est pas ce que disent les auteurs de l’étude. Après la phrase citée, ils poursuivent leur raisonnement en soulignant que la diversité génétique actuelle à l’intérieur de l’espèce est faible, ce qui suggère que les multiples périodes de réchauffement du passé ont nui aux populations d’ours blancs. C’est inquiétant, précisent-ils, «dans un contexte où les facteurs de stress dus à l’activité humaine (empiètement sur les habitats naturels, chasse, accumulation de substances toxiques dans la chaîne alimentaire) sont susceptibles d’amplifier l’impact des changements climatiques, ce qui constitue une menace nouvelle et sérieuse à la survie de l’ours blanc».

Voilà donc la véritable conclusion des chercheurs, subtile et mesurée, certes pessimiste, mais pas fataliste pour autant. Un exemple de rigueur, qui nous entraîne au-delà des analyses à l’emporte-pièce de certains médias. Quant au «grand blanc» de l’Arctique, il n’a sûrement pas fini de livrer les secrets de son ADN.
 

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