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Les carnets du vivant

Couguar: la légende continue…

22/09/2016


Dans mon coin de forêt en Estrie, un voisin m’a récemment plongé dans des histoires de félins fantômes. Il croyait avoir aperçu, un soir, un couguar – aussi appelé puma, lion des montagnes ou panthère – au détour d’un sentier. Grand et sombre, l’animal a disparu devant lui en quelques bonds souples.

L’assemblée des voisins s’est aussitôt mise sur le cas. Voyons, quelle taille avait-il exactement? Quelle couleur? Avait-on vu la queue? Des empreintes? On l’aime tant au Québec, cette légende. On a du mal à croire qu’elle ait disparu.

Jadis commun au Canada, le grand félin à robe fauve trouvait une abondante nourriture dans nos forêts – surtout des cerfs de Virginie –, mais il a été pourchassé par les colons effrayés. Parmi les témoignages d’époque, un des plus révélateurs est rapporté par l’ethnologue états-unien Cyrus Thomas dans son livre Contributions to the History of the Eastern Townships, publié en 1868. Le récit concerne le neveu de Nicholas Austin, pionnier et fondateur du village des Cantons-de-l’Est qui porte aujourd’hui son nom: «Arrêtant son traîneau, il (Nicholas Austin junior) lança sauvagement sa hache en direction du monstre. Ayant manqué son coup, il ramassa une barre de métal dont on se servait pour les billots de bois et la lança violemment sur le flanc de l’animal, qui alors sortit d’un bond et s’enfuit.» Le lendemain, précise l’auteur, le courageux colon traqua la «panthère» et l’abattit à coups de fusil.

Pour revenir à la silhouette aperçue, notre comité d’enquête s’est prononcé pour un lynx roux. Sa queue était courte, mon voisin en était certain; ce ne pouvait donc être Puma concolor couguar, la sous-espèce indigène appelée couguar de l’Est. Voilà qui n’est pas une surprise car, selon les biologistes, elle a disparu de nos forêts.

Mais attention! Même s’il n’existe plus de véritable population au Québec (si c’était le cas, on retrouverait les carcasses des proies et on aurait des images des couguars sur les caméras installées en forêt par les techniciens de la faune et les chasseurs), cela n’empêche pas qu’il y ait encore des individus isolés. Ce qui renforce cette hypothèse, c’est que des biologistes ont relevé des poils de couguars dans plusieurs régions – en Gaspésie, dans le Bas-Saint-Laurent et en Estrie – sur des pièges installés à cet effet; des «poteaux de frottage». J’entends les sceptiques: «Et comment sait-on qu’il s’agit de couguars?» Réponse scientifique: grâce à une analyse d’ADN des poils en question. Publiée en 2013 par l’équipe du biologiste François-Joseph Lapointe de l’Université de Montréal, l’étude démontre que, sur un total de 19 échantillons positifs d’ADN de couguar, 3 sont d’origine indéterminée, 10 appartiennent à la sous-espèce de l’Amérique du Nord et 6 à celle d’Amérique du Sud.

Qu’est-ce que tout cela signifie? D’une part, il est possible que des couguars d’origine sud-américaine aient été achetés très jeunes comme animaux de compagnie, puis relâchés à l’âge adulte. Des cas sans doute exceptionnels, mais on sait que les grands félins font l’objet d’un trafic illégal. Que faire lorsque le sympathique bébé couguar se transforme en un fauve réclamant ses 10kg de viande par jour et de l’espace à explorer? On le libère discrètement dans une forêt proche.
D’autre part, il est aussi possible que quelques couguars du centre du continent aient migré jusque dans nos régions. Qu’ils aient parcouru quelque 3000km paraît invraisemblable, mais on possède une preuve à l’effet du contraire. En 2011, un couguar mâle a été frappé à mort par une camionnette sur une route du Connecticut. Par chance, son profil ADN figurait dans une banque de recherche scientifique; on a pu ainsi déterminer qu’il était né au Dakota-du-Sud, quatre à cinq ans plus tôt (au passage, admirez la fantastique capacité d’endurance chez cet animal!).

Permettez-moi de fabuler, d’imaginer un scénario, surtout qu’il nous reste, au Québec, de grandes zones de forêts peu habitées. «Nos» couguars, ces fantômes trahis par leurs poils, ne pourraient-ils pas se rencontrer, se reproduire et, à terme, arriver à constituer une population là où ils avaient disparu? De l’extinction annoncée au retour non programmé… Un destin singulier pour un animal qui l’est tout autant.
 

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