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Les carnets du vivant

Des océans de plastique

Par Jean-Pierre Rogel - 19/10/2015
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Nettoyer les océans de leurs amas de détritus de plastique, mission impossible?

La mer n’est pas une poubelle, dites-vous. Et pourtant! Selon une étude publiée en février dernier dans la revue Science par Jenna Jambeck, une ingénieure chercheuse en environnement de l’université de l’État de Géorgie, et ses collaborateurs des États-Unis, une moyenne de 8 millions de tonnes de déchets de plastique se retrouvent chaque année dans les océans. Une quantité minime par rapport au total produit, mais qui augmente et doublera d’ici 10 ans, avertissent les auteurs. Rien qu’en 2010, calculent-ils, 275 millions de tonnes de débris de plastique ont été générées par 192 pays côtiers dans le monde.

  Où finissent tous ces détritus? Une partie reste le long des côtes et revient aux rivages, polluant les plages, que les pays les plus riches nettoient plus ou moins bien, à grands frais. Quant aux pays les plus pauvres, faute de moyens, ils voient les débris s’accumuler sur leurs côtes, asphyxiant une partie de la vie marine.

  Toutefois, une bonne proportion de ces déchets familiers – bouteilles d’eau et de boissons gazeuses, emballages, morceaux de plastique de tout acabit, etc. – est emportée au large et flotte à la surface au gré des courants et des tempêtes. Ces 10 dernières années, de tels résidus se sont accumulés sur les océans en d’immenses amas qui, chose étonnante, tournent sans fin sur eux-mêmes. Le plus gros de ces tourbillons – les scientifiques parlent de «gyre», mot tiré du grec gyros, anneau – est celui du Pacifique qui se trouve à peine à 200 km des côtes de Californie et s’étend au point d’englober l’archipel d’Hawaï. Un monstre!

  Bien entendu, la majorité de ces déchets se dégradent sous l’action combinée des rayons ultraviolets et de l’eau de mer. Mais cette action est lente et les produits de dégradation sont souvent plus toxiques pour la vie marine que les matières plastiques elles-mêmes.

  Au rythme accéléré où ces amas grossissent, il ne semble pas y avoir beaucoup d’espoir. Pour la plupart des experts, la solution est à la source: il faut réduire la production de plastiques, instaurer une meilleure gestion des déchets – entre autres, un recyclage systématique – et mettre en marché des plastiques biodégradables, défi auquel l’industrie s’est attelée depuis peu. Malheureusement, les coûts ridiculement bas de la production de matières plastiques «traditionnelles» limitent ces efforts.
  En attendant, que fait-on des gyres de débris dans les océans? Plusieurs spécialistes ont conclu que nettoyer ces amas au moyen de navires et de pompes est pratiquement impossible, ou prendrait une éternité et nuirait à la vie marine.

  Mais cela, c’était avant que Boyan Slat n’entre dans la danse. En 2013, ce jeune ingénieur néerlandais présente aux sociétés d’ingénieurs puis, par Internet, au grand public, ce qu’il appelle le Ocean Cleanup Array. Au lieu d’envoyer des navires récolter des déchets au milieu de l’océan, Slat propose d’ancrer, dans les gyres, des filets qui filtreraient et extrairaient les déchets sur place. Chaque filet, en forme de V et long de 2 km, présente à la pointe du V une sorte de tapis roulant, fonctionnant à l’énergie solaire, qui charge les déchets et les engloutit dans un grand cylindre flottant debout. Ce cylindre est vidé tous les 45 jours par un navire (il faut quand même des navires, dans ce système!), et les déchets recueillis sont ensuite recyclés.

  La réaction initiale des experts à ce concept est très critique. Selon eux, le dispositif ne serait pas fiable dans les conditions océaniques. De plus, il laisserait passer la majorité des micro-déchets et comporterait des risques importants pour la faune aquatique, dont la capture des œufs de poissons et d’oiseaux marins. Mais Boyan Slat ne se décourage pas. Un an et demi plus tard, ayant entre-temps fondé une entreprise et trouvé le financement nécessaire au démarrage de son projet, il revient à la charge.

  Après avoir effectué de nombreux tests techniques, il publie une étude détaillée de 530 pages (enveloppée dans du plastique océanique recyclé…) qui conclut que son dispositif est fonctionnel et fiable pour nettoyer les océans des déchets de plastique. Avec un modeste déploiement de quelques-uns de ses dispositifs flottants, estime-t-il, il suffirait de 20 ans pour se débarrasser entièrement du gyre du Pacifique. Optimisme démesuré ou réalisme prudent d’un jeune audacieux? On devrait bientôt avoir la réponse, puisque le Ocean Cleanup Array sera testé à grande échelle l’an prochain au large de l’île Tsushima, au Japon.

  Au moins, on aura essayé de faire quelque chose; on n’aura pas baissé les bras!
 

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