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Les carnets du vivant

Ebola et la route de Meliandou

15/02/2016
Comment ne pas saluer le dévouement du personnel soignant lors de la dernière épidémie d’Ebola, et l’ingéniosité des chercheurs qui ont mis au point, pour la première fois, un vaccin contre le virus et des médicaments contre les fièvres hémorragiques? On leur doit la victoire sur cette nouvelle flambée d’un mal particulièrement dangereux et mortel!

  L’une des contributions les plus remarquables est celle du virologue Gary Kobinger, du Laboratoire national de microbiologie à Winnipeg, qui a dirigé ces recherches. L’expert mondial vient d’ailleurs d’être nommé scientifique de l’année 2015 de Radio-Canada. Il poursuivra sa carrière à l’Université Laval à partir de juin prochain.

  Cela dit, l’heure est maintenant aux bilans, et ces derniers sont centrés sur les questions médicales et sanitaires. Toutefois, on peut se demander si cette vision n’est pas un peu étroite. Surtout lorsqu’elle part de justifications suspectes. Ainsi, selon le docteur Pierre Rollin du Center for Disease Control (CDC) des États-Unis: «C’était une épidémie sans précédent. Il y avait beaucoup de choses que nous ignorions. Personne n’aurait pu imaginer que nous ayons à affronter cette réalité.» Les communiqués de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) reprennent ce thème.

  Que veulent-ils dire? Certainement pas que la survenue d’une épidémie a pris l’OMS ou les experts par surprise. Depuis l’émergence du virus au Zaïre en 1976, Ebola a été traité comme le tueur numéro un! On lui a consacré des dizaines de conférences, un réseau mondial de surveillance a été mis sur pied, on a formé du personnel soignant partout en Afrique. Si bien que, sur les 23 manifestations ultérieures du virus, 7 ont été vite jugulées, se soldant par seulement quelques décès, preuve d’une grande efficacité sur le terrain.

  Alors, pourquoi ce bilan dramatique de 11 315 morts – ce nombre s’avérant d’ailleurs une sous-estimation, selon l’OMS? Clairement, dès le départ, la zone cible était différente, l’Afrique de l’Ouest n’ayant jamais été touchée par ce virus. On a avancé que la flambée épidémique était due à la pauvreté de la Guinée, du Liberia et de la Sierra Leone, pays mal préparés, avec des systèmes de santé en lambeaux. Mais c’était aussi le cas du Congo, de l’Ouganda et du Soudan, non? Alors, que s’est-il passé?

  En janvier 2015, la directrice générale de l’OMS, Margaret Chan, admettait que les experts «avaient été trop lents à comprendre ce qui se déroulait devant eux». Lors d’entrevues avec la presse, le porte-parole de l’organisme, Tarik Jasarevic, se montrait plus explicite. Il précisait que le virus s’était propagé sans que les soignants sachent où se trouvaient les malades, parce que ces derniers ne se rendaient pas dans les centres de traitement.

  Nouvelle question, nouvelle réponse: les premiers malades provenaient de zones isolées au cœur de la forêt subtropicale. Les équipes internationales n’ont pu s’y rendre qu’au prix de grandes difficultés logistiques, ce qui a accéléré le développement d’une situation catastrophique. On a aussi pointé du doigt la réticence de certaines populations à se faire soigner mais, selon l’OMS, ce facteur ne semble pas avoir joué un rôle important, sinon localement.

  Ce qui nous ramène au point de départ de l’épidémie: le cas index ou patient zéro. La recherche de la première victime contaminée par un agent infectieux est fondamentale. Elle permet d’identifier les personnes qui ont été en contact avec ce facteur pathogène, de les isoler et de les traiter; et de prendre des mesures pour éviter la propagation de la maladie, par exemple désinfecter des lieux. Le cas index permet aussi de remonter à la source de l’épidémie. S’il s’agit d’une maladie transmise par une espèce animale, on peut identifier laquelle forme le réservoir naturel du virus. Et prendre des mesures en prévention d’une nouvelle flambée épidémique.

  Dans le cas d’Ebola, le patient zéro est connu, c’est un petit garçon de deux ans qui vivait dans le village de Meliandou, dans le sud-est de la Guinée, pas très loin de la frontière de la Sierra Leone. Il est mort le 6 décembre 2013, quelques jours seulement après avoir présenté les premiers symptômes. Une semaine plus tard, sa mère décédait à son tour, puis sa sœur et sa grand-mère. C’est l’unique foyer de départ. En octobre 2014, le New England Journal of Medicine publiait ces faits, dans l’indifférence des médias occupés à suivre la catastrophe sanitaire sur le terrain. Quelques mois plus tard, dans la revue EMBO Molecular Medicine, une équipe allemande publiait une étude encore plus fascinante.

  Des épidémiologistes et des anthropologues se sont rendus à Meliandou. Ils ont interrogé tout le monde et ont abouti à un arbre creux, à la limite du village, dans lequel les enfants allaient jouer. L’arbre abrite des chauves-souris insectivores qui sont porteuses du virus et y survivent généralement. Ce sont de bien meilleures suspectes que leurs cousines frugivores, ou que certains singes chassés et mangés en Afrique. Mais dans cette région, on y importe cette viande cuite et fumée. Par ailleurs, il n’y a aucun chasseur dans la famille de l’enfant. L’hypothèse est donc que l’enfant a été en contact rapproché avec une chauve-souris Mops condylurus infectée, dans l’arbre en question.

  La Fondation environnementale africaine pousse l’analyse plus loin. Elle note que le couvert forestier a fortement diminué dans la région et que les chauves-souris cherchent de nouveaux abris et sites de nidification, souvent proches des villages. Elle constate que la fragmentation de la forêt rapproche les hôtes potentiels du virus et les humains. Elle demande qu’on étudie les facteurs qui facilitent la transmission naturelle d’Ebola aux humains et la manière d’intervenir en prévention. Un appel à une vision élargie de la question, au-delà des routines de la pensée médicale dominante.

Pour en savoir plus:
Investigating the Zoonotic Origin of the West African Ebola Epidemic, Almudena Marí Saéz and al., EMBO Molecular Medicine, Vol. 7, Nr. 1, 2015.
Ebola Virus Disease and Forest Fragmentation in Africa, a report by the Environmental Foundation for Africa and the ERM Foundation, 47 p., 2015.

 

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