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Les carnets du vivant

La chauve-souris cantatrice

Jean-Pierre Rogel - 18/09/2014
Nous sommes tellement habitués à penser aux ultrasons – inaudibles à notre oreille – qu’émettent les chauves-souris pour se diriger, que l’idée qu’elles puissent chanter nous surprend. Et pourtant, elles chantent; très bien même, si on en croit de récentes recherches en acoustique.

Les biologistes qui étudient le comportement animal utilisent le mot « chant » pour désigner, selon leur définition, « les productions sonores composées de multiples syllabes combinées d’une manière précise, possédant une structure et un rythme répétitif ». Selon ces critères, de nombreuses espèces d’insectes, de batraciens et d’oiseaux chantent, ainsi que plusieurs espèces de cétacés; et nous les humains, nous chantons aussi.

Au-delà de cette réalité, nous communiquons entre nous par le langage, et nous disposons de l’appareil physiologique nécessaire pour parler. Ces habiletés extraordinaires passent par la capacité à entendre des sons et à vocaliser en syllabes.

Certains de nos cousins dans l’évolution ont ainsi développé une capacité de vocalisation en plusieurs syllabes. Des chants qui expriment des besoins vitaux : s’annoncer, revendiquer un territoire ou trouver un partenaire sexuel. Nulle surprise alors d’apprendre que la vingtaine d’espèces de chauves-souris dont les chercheurs ont enregistré la voix chantent dans ce type de circonstances.

Prenons par exemple la chauve-souris Tadarida brasiliensis, autrement appelée molosse ou tadaride du Brésil. Présente dans toute l’Amérique du Sud et jusqu’au Texas ainsi qu’au Nouveau-Mexique, elle émet des trilles et des gazouillis distinctifs lors de la saison de reproduction. Un chant qui, selon la biologiste Kirsten Bohn et son collègue neurophysiologiste Michael Smotherman, de l’université A & M du Texas, n’a rien à envier en fait de complexité à ceux des oiseaux chanteurs. Les chauves-souris émettent des sons de plusieurs syllabes, organisés en ce que les chercheurs qualifient de « phrases ». Comme les mésanges, elles changent le nombre et l’ordre de ces phrases (la « syntaxe ») en réponse à un contexte social; par exemple, lorsque arrive une autre chauve-souris dans les parages.

Reconnaissons-le cependant, la science de la communication acoustique des chiroptères n’en est qu’à ses premiers balbutiements. Ce n’est d’ailleurs qu’en 1974 qu’un ornithologue de l’université Cornell, Jack Bradbury, a effectué les premiers enregistrements dans la nature, ceux de la chauve-souris Saccopteryx bilineata à Trinidad. Glissant dans des cavernes un microphone monté sur une longue perche, il se servait d’un lourd magnétophone à rubans. Désormais, les progrès et la miniaturisation du matériel technique permettent d’obtenir des enregistrements de qualité, à peu près n’importe où. L’analyse s’appuie aussi sur des logiciels sophistiqués de traitement du son.

À tel point que Bohn et Smotherman, notamment, pensent qu’on pourrait utiliser les chauves-souris comme modèles d’étude de l’évolution du langage chez l’humain. Après tout, ce sont des mammifères, et leur physiologie est plus proche de la nôtre que celle des oiseaux. Certes, il y a de nombreux parallèles sur le plan comportemental, neuronal et génétique entre la manière dont les pinsons, en particulier, apprennent en bas âge à chanter et la manière dont les bébés humains apprennent à parler. Mais le pinson n’a pas l’appareil neuronal d’un mammifère. Comprendre comment le cerveau d’une chauve-souris produit ce chant et à quoi ce dernier sert pourrait ouvrir une fenêtre sur notre propre évolution. En attendant, comme pour les baleines et pour les oiseaux, on peut écouter ces enregistrements et apprécier cette merveille de l’évolution, en ligne sur certains sites comme celui-ci. Ou alors s’approcher d’une colonie de chiroptères et tendre un téléphone cellulaire pour entendre ce que cela donne.


+Pour en savoir plus
Kirsten M. Bohn, Grace C. Smarsh, Michael Smotherman : « Social Context Evokes Rapid Changes in Bat Song Syntax », Animal Behaviour, 85-6 (2013), p. 1485-1491.

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