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Les carnets du vivant

La moitié pour la nature?

Jean-Pierre Rogel - 23/11/2012
Comment le mouvement conservationniste international a poussé le précédent gouvernement du Québec à faire une étonnante promesse.

L’histoire commence en 2006. Le mouvement inter­national pour la conservation de la nature se cherche un second souffle. Les appels à l’opinion publique et aux gouvernements ne font plus autant recette. Il faut trouver quelque chose de neuf.

L’initiative viendra de l’aile «préservationniste», un courant un peu plus radical que les autres au sein de la mouvance écologiste. Ses partisans considèrent la nature comme une valeur en soi, à laquelle les humains doivent se soumettre; pour eux, l’important est de sauver la nature «sauvage», ou ce qu’il en reste. Par opposition, les conservationnistes qu’on peut qualifier de «traditionnels» sont centrés sur la protection de l’environnement au sens large, incluant les écosystèmes exploités; ils militent pour le développement durable.

Aires protégées QuébecLes préservationnistes sont alors en force, grâce à la Wild Foundation. Créée en 1974 par Ian Player, un médecin sud-africain, la WF a d’abord soutenu des projets voués à la protection d’animaux africains victimes de la chasse. Son action est pratique, mais ses motivations sont morales: ayant massacré la nature, les humains ont un devoir impérieux de préserver ce qu’il en reste. Depuis que la Wild Foundation a établi son quartier général à Boulder, au Colorado, elle vise large. Elle propose une nouvelle idée: l’humanité sera sauvée de la catastrophe si on consacre la moitié des terres de la planète à la protection de la nature.

À la même période, l’International Boreal Conservation Campaign (IBCC), une importante initiative ayant pour but de protéger la forêt boréale nord-américaine, n’avance pas. Pour la relancer, en mai 2007, ses promoteurs adressent au gouvernement canadien une lettre ouverte, endossée par 1 300 scientifiques, l’enjoignant d’accélérer la protection «d’un des derniers écosystèmes vierges de la planète».

La lettre souligne que seulement 10% de ce territoire est alors protégé; ses auteurs identifient quatre objectifs d’intégrité écologique, puis ils affirment qu’un «examen des initiatives de protection passées indique que les zones protégées devraient couvrir environ la moitié des territoires si l’on veut atteindre les objectifs». La seule référence scientifique à laquelle renvoie ce passage est une étude préliminaire non publiée. Mais qu’importe, la cause est entendue: il faut réserver «la moitié pour la nature»*.

Les conservationnistes vont sauter sur cette idée très «marketing». Elle devient le slogan de l’IBCC. La puissante Pew Foundation, qui finance la campagne depuis Washington, engage un certain Mathew Jacobson, spécialiste des relations publiques, pour la diriger au Québec. Celui-ci va vite établir des contacts au plus haut niveau.

Approchés à l’automne 2008, les conseillers de Jean Charest sont sensibles à l’idée de protéger 50% de la forêt boréale inexploitée et, pourquoi pas tant qu’on y est, 50% du territoire du Plan Nord, lequel concerne un total de 1,2 million de kilomètres carrés. Jean Charest teste l’idée en campagne électorale. Il s’engage à mettre la moitié du territoire du Plan, dit-il, «à l’abri du développement industriel».

Réélu en décembre 2008, il en fait une des idées fortes du Plan Nord. Les environnementalistes jubilent, les Autochtones aussi, et le Québec devient un «leader international» en conservation. Les trois années suivantes verront un déluge d’encouragements pleuvoir sur Québec. Les environnementalistes du monde entier applaudissent à tout rompre. Cela culmine dans une motion de félicitations officielle votée en 2012 par le congrès de l’Union internationale de conservation de la nature, motion présentée par la Pew Foundation  et le gouvernement du Québec.

Pourtant, l’objectif de protection de 50% a toujours été flou, et le gouvernement du Québec ne l’a jamais justifié rationnellement. D’ailleurs, s’agit-il de la moitié du total ou de chacune des zones écologiques d’importance, soit la forêt boréale, la taïga et la toundra? Vise-t-on une interconnection de zones protégées, entre autres pour préserver le caribou? Quelles seront les activités «non industrielles» tolérées?

En fait, le projet de préservation menace de se vider complètement de son sens. On constate, sur des cartes précises, qu’au moins la moitié de cet immense territoire ne présente pratiquement aucun intérêt forestier, minier ou énergétique. Autrement dit, si on délimite des aires protégées sans critères écologiques rigoureux, alors oui, on va atteindre 50% de protection, mais ce sera de la poudre aux yeux!

À Québec, le ministre de l’Environnement et ses fonctionnaires, trop malins, n’engagent pas le débat sur ces questions. Ils gèrent l’urgence, et l’urgence, c’est la grogne de l’industrie forestière. Le sud du territoire du Plan Nord fait l’objet d’une exploitation forestière intensive. L’industrie rechigne à l’idée de se voir retirer des morceaux de ce qu’elle considère comme «son» terrain de jeu. On trouve des compromis. On jongle un temps avec un concept flou de «réserves de la nature», puis on le retire.

À l’automne 2012, l’édifice s’écroule avec la défaite du Parti libéral de Jean Charest. Mais s’écroule-t-il vraiment? Parce qu’ils ont mené un lobbying très large, s’étendant à tous les partis, les organismes dominants au Québec que sont devenus Pew et l’Initiative boréale canadienne (IBC) ne le pensent pas. Même sans Plan Nord, pour eux, l’engagement est pris: la moitié de cet immense territoire sera protégée.

On peut voir les choses différemment. Pourquoi donc le Québec devrait-il se lier à un objectif flou et non fondé scientifiquement? Certes, le Grand Nord est un territoire neuf qui mérite une planification originale, laquelle pourrait d’ailleurs être guidée par les principes de conservation. L’occasion est même unique et il faut la saisir rapidement. Mais pour ce faire, il semble plus logique de commencer par écouter les Autochtones qui occupent ces terres depuis des millénai­res et les chercheurs qui étudient ce territoire, plutôt que de se lier à un objectif qui n’est que cosmétique.

* En 2009, à l’ouverture du congrès de la Wild Foundation à Mérida au Mexique, le Canadien Harvey Locke (initiateur du Corridor Yellowstone-Yukon) lance officiellement le mouvement «Nature Needs Half» qui aura son propre site et ses propres fonds. Les scientifiques-vedettes que sont Jane Goodall, Sylvia Earle et Edward Wilson donnent leur appui. Encore aujourd’hui, aucune étude scientifique d’envergure ne justifie le 50% de protection, mais le slogan a pris son envol.

Carte : Global Forest Watch Canada and Boreal Songbird Initiative

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