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Les carnets du vivant

Rencontre avec un cousin dragon

Par Jean-Pierre Rogel - 18/02/2015
Je n’étais pas prêt pour le goanna. La veille, au parc national Ben Boyd, sur la côte australienne à 380 km de Sydney, mon voisin m’avait parlé d’un lézard géant qui vivait alentour, mais je ne lui avais pas prêté attention. Et pour cause, pendant qu’il me vantait les mérites de la faune locale, j’observais derrière lui un petit groupe de kangourous qui venaient d’apparaître dans la clairière. Ils étaient sept ou huit, et s’étaient mis à brouter paisiblement sans manifester la moindre gêne.

« Et eux, dis-je, ils vont aller jusqu’où ? »
« Oh, ceux-là ? Dans 10 minutes, ils seront autour de nos camping-cars. Ils vont ratisser le secteur et progresser vers l’est, avec le soleil dans le dos. Ce sont des habitués; il faut seulement se garder de les nourrir parce qu’ils pourraient ensuite revenir quémander et devenir agressifs si on ne leur donne rien. »

Quelques jours plus tôt, en randonnée dans un autre grand parc national, j’étais tombé sur trois kangourous gris de l’est, apparemment tout à fait sauvages. Je suivais un sentier le long d’une rivière et ils étaient apparus dans une trouée d’herbes, tête dressée, en alerte. Pendant de longues minutes, je n’avais pas bougé du tout. Puis, lentement, j’avais sorti mon appareil photo; j’avais eu le temps de bien les observer et de prendre plusieurs clichés. Ils étaient repartis au rythme de leurs bonds puissants et gracieux.

La veille, c’était un wallaby noir qui avait surgi des buissons d’herbacées, alors que je photographiais une zone en reboisement. Très grand et longiligne, debout sur ses pattes arrière, prêt à fuir. Ce qu’il avait fini par faire après un long regard dans ma direction. Au parc national Ben Boyd, c’est aussi un wallaby noir que j’ai pu observer dans des bosquets côtiers, une femelle portant un petit – un jo, comme disent les Australiens. Il semblait enfoui dans la poche ventrale la tête la première, les pattes dépassant comme de petits bâtons noirs incongrus. Contrairement aux kangourous, les wallabies sont des animaux généralement solitaires, qu’on voit assez peu. Tête arrondie, haute silhouette sombre, ils ont fière allure.

Je disais donc que je n’étais pas prêt pour un goanna. Un lézard géant ? La belle affaire ! J’en avais déjà vu quatre ou cinq espèces différentes, de 10 cm à 40 cm… De gros lézards, quoi. Ce n’était pas un de plus qui allait m’impressionner.
Donc, un 27 novembre, j’entreprends une randonnée pédestre dans le parc Ben Boyd. C’est la fin du printemps, ici; le temps est superbe, le ciel intensément bleu et il reste encore des fleurs dans certains arbres. Le sentier suit la côte entre les banksias et les eucalyptus; il traverse des secteurs plus découverts sur des falaises rouges. On entend des oiseaux, mais ils demeurent cachés. Après un pique-nique sur une petite plage déserte, je remonte sur la falaise et je suis un petit sentier secondaire. Puis, tout à coup, devant moi, un goanna.

Le déclic se fait instantanément : mais oui, c’est ça, un goanna… Cette énorme bête est, de fait, un varan; un cousin du fameux dragon de Komodo ! Le reptile qui se tient devant moi est long et massif, sa grosse tête est barrée de jaune sous la mâchoire. Il doit bien faire 2 m de long, sans compter la queue. Ses pattes puissantes sont terminées par de fortes griffes acérées. Il ne tourne pas la tête, il semble me regarder de côté. Je pose lentement mon sac à dos et je sors l’appareil photo. Clic, clic et reclic… Je m’approche un peu. Il ouvre la gueule, montrant une jolie langue se terminant en une fourche reptilienne qui remue.

Alors le goanna se met à gronder formidablement. Un son sourd, continu et prononcé. Je recule prudemment de quelques pas. Cette fois, il tourne la tête et, me semble-t-il, se dresse sur ses pattes. Le grondement a cessé. J’agrippe mon sac à dos et tourne vivement les talons avant qu’il m’attaque ou me considère comme un dîner sortant de l’ordinaire.

Plus tard, en voyant les photos, un biologiste australien me dira que c’est un des plus gros goannas jamais vus. Par ailleurs, je remarque de gros coquillages vides et des os d’oiseaux par terre, des indices qui tendent à prouver qu’il était sur son terrier. Aurait-il pu m’attaquer ? Non par agressivité naturelle, m’a-t-on expliqué, mais pour se défendre; s’il s’était senti menacé ou coincé, oui, assurément. Il peut être très rapide sur de courtes distances et il mord avec force. D’ailleurs, on a constaté, depuis peu, que sa morsure est venimeuse, bien qu’elle ne semble pas fatale aux humains. Je m’en tire pour une frayeur rétrospective !

Bref complément d’information, Varanus varius, le varan bigarré, est une espèce endémique de l’Australie. Ce saurien occupe plusieurs terriers sur un territoire d’une dizaine de kilomètres carrés. Les femelles utilisent par ailleurs les nids de termites pour y cacher leurs œufs qui mettent exactement une année à éclore et elles les retrouvent toujours à cet endroit un an plus tard.

Pourquoi vous raconter tout cela ? Sans doute pour partager avec vous le plaisir de rencontres exceptionnelles qui nous changent un peu des histoires de castors et de ratons laveurs. Mais aussi parce que ces observations contiennent, je pense, une leçon assez générale et importante. La grande faune sauvage que nous aimons observer – et dans certains cas chasser, il est vrai – n’existe que dans de vastes habitats préservés, qu’ils aient acquis ou pas un statut officiel de conservation. Pour les animaux dont l’habitat est étendu, il faut de grands écosystèmes fonctionnels, une faune et une flore bien intégrées sous un climat propice.

Nous aimons voir ces animaux emblématiques, mais il faut chérir et préserver les habitats clés et les écosystèmes qui leur permettent de vivre. Sans eux, ils ne peuvent pas exister. Ce constat est aussi vrai pour les goannas et les wallabies que pour les ours blancs, les caribous ou les bélugas. Ce n’est certes pas le seul enjeu environnemental de nos jours, mais la conservation « en état quasi naturel » des derniers grands écosystèmes est un des défis les plus pressants qui soient. Selon le biologiste états-unien renommé Edward O. Wilson, il y a même quelque chose de fondamental dans l’expérience de la vie sauvage (Sauvons la biodiversité, Éditions Dunod, 2007, p. 13) : « Nous avons besoin de circuler librement dans des espaces n’appartenant à personne et protégés pour tous, dont les horizons sont les mêmes que pour nos lointains ancêtres. Ce n’est que dans ce qui reste de l’Éden, grouillant d’une vie indépendante de nous, que l’on peut faire l’expérience de cet émerveillement qui a marqué le psychisme humain dès ses origines. »

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