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Les carnets du vivant

Réservoirs pleins et ventres vides

Jean-Pierre Rogel - 25/10/2012
Produire des agrocarburants pour remplacer le pétrole est-il vraiment une bonne idée?

Le 10 août 2012, José Graziano da Silva, directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), a demandé aux États-Unis de suspendre leur production de bioéthanol à partir de maïs.

S’il est intervenu en plein été, c’est parce que la sécheresse exceptionnelle chez nos voisins du sud a nui aux cultures et provoqué un envol des prix du maïs sur les marchés mondiaux, ce qui, à ses yeux, menace la sécurité alimentaire.
«Une suspension immédiate et temporaire de la législation états-unienne apporterait un répit au marché et permettrait que plus de récoltes soient utilisées pour l’alimentation animale et humaine», écrit Graziano da Silva dans le Financial Times de Londres.

Si l’appel du directeur de la FAO a été entendu, les États-Unis n’ont pas dévié de leur trajectoire pour autant. Depuis cinq ans, ils se sont lancés dans la production massive de biocarburants parce qu’ils veulent se libérer de la dépendance aux énergies fossiles. C’est George W. Bush qui, en janvier 2007, avait fixé le but à atteindre: réduire de 20% la consommation de son pays en multipliant par sept la production de biocarburants; du bioéthanol, par exemple.

Usine biocarburant

Celui-ci est obtenu par la transformation de végétaux contenant du saccharose, comme la betterave et la canne à sucre; ou de l’amidon, comme le blé et le maïs. Dans le premier cas, le combustible est issu de la fermentation du sucre; dans le second, de la transformation enzymatique de l’amidon contenu dans les céréales. Le biodiesel, lui, s’obtient à partir d’huile végétale ou animale. Actuellement, la plupart des voitures et des camions peuvent rouler avec un certain pourcentage de ces biocarburants.

Grands producteurs de maïs, les États-Unis ont sauté dans l’aventure du bioéthanol, aiguillonnés par de puissantes multinationales qui disposent de l’expertise pour le fabriquer. En 2011, les compagnies, à coup de subventions, ont ainsi converti près de 40% de la récolte de maïs en carburant. Avec ses grandes surfaces de canne à sucre, le Brésil a aussi misé sur cette carte énergétique. Résultat: la production mondiale de bioéthanol a doublé de 2006 à 2011. Pour sa part, le Canada, dont la capacité de production était limitée, monte en puissance grâce aux politiques du gouvernement fédéral et prévoit produire 1,35 mil­lions de litres en 2012.

En appui à cette petite révolution verte, les gouvernements et les multinationales agroalimentaires ont avancé un argument a priori incontestable: en substituant l’énergie végétale à l’énergie fossile, on lutte contre le réchauffement climatique et on réduit les émissions de gaz à effet de serre issus de la consommation d’hydrocarbures. Grâce aux biocarburants, affirment-elles, la planète va enfin pouvoir respirer.

Sauf que cet argument est en partie mensonger. D’une part, l’obsession états-unienne pour le bioéthanol fait flamber le marché mondial des céréales. Surtout en période de sécheresse, comme c’est le cas en ce moment chez les plus gros producteurs, ce qui accroît la volatilité des marchés et se fait au détriment de la sécurité alimentaire mondiale. Dans ce contexte, les pays les plus pauvres, qui ont besoin d’importer des céréales, se retrouvent face à un mur. Ils ne peuvent plus se nourrir.

D’autre part, cet argument fait l’impasse sur les coûts environnementaux réels de la production d’agrocarburants. Qu’il s’agisse de biodiesel ou de bioéthanol, ceux-ci nécessitent beaucoup d’eau et d’énergie. Il faut 4 000 L d’eau pour fabriquer 1 L de bioéthanol. Par ailleurs, selon une étude de l’OCDE, la quantité d’énergie fossile nécessaire à la production de bioéthanol est considérable, annulant en bonne partie les bénéfices escomptés sur le plan environnemental.

Expert réputé sur la question de l’eau, l’économiste Ricardo Petrella rappelle qu’un tiers de la population mondiale n’a toujours pas accès à une eau propre à un prix abordable, et que la moitié des habitants de la planète ne bénéficie pas de système d’assainissement des eaux. La production massive de bioéthanol est, à ses yeux, un scandale, et un terrible gaspillage d’eau, d’énergie et de terres arables.

Plus cinglant encore, l’ex-rapporteur des Nations unies pour le droit à l’alimentation, le sociologue Jean Ziegler, tire à boulets rouges contre ces politiques énergétiques à courte vue. En 2007, il avait appelé en vain l’ONU à interdire la production d’agrocarburants.

Il n’a pas changé d’avis. «Sur une planète où, toutes les 5 secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de faim, détourner des terres vivriè­res et brûler de la nourriture en guise de carburant constituent un crime contre l’humanité», écrit-il dans son livre Destruction massive: géopolitique de la faim (Éditions du Seuil, 2011).
Bien malhonnête celui qui oserait le contredire.

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