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Les carnets du vivant

Trois parents et un couffin

Par Jean-Pierre Rogel - 01/04/2015
Comme toujours, tout a commencé par une percée scientifique. Des chercheurs de l’université de Newcastle, au Royaume-Uni, ont mis au point une nouvelle technique de fécondation in vitro (FIV) et l’ont expérimentée sur des animaux. Après discussion et consultations, les chercheurs ont demandé à l’Autorité britannique sur la fécondation humaine et l’embryologie (HFEA) d’autoriser la technique; puis la HFEA s’est à son tour adressée aux élus pour en encadrer la mise en application.

Si bien que le 22 février dernier, le parlement britannique donnait son feu vert à l’expérimentation, pour la première fois dans le monde, de la FIV dite «avec remplacement mitochondrial». Et la lame de fond d’un solide débat éthique et social s’est aussitôt soulevée.

Nous y viendrons, mais décrivons d’abord la technique. Au départ, il s’agit d’éviter de transmettre au bébé des défauts génétiques portés par les mitochondries des cellules de sa mère. Les mitochondries sont les «générateurs d’énergie» des cellules; elles ont leur propre ADN qui est différent de celui du noyau. La technique consiste à retirer les mitochondries défectueuses pour les remplacer par des mitochondries saines provenant d’une autre femme qui agit ici comme donneuse.
Puis, en laboratoire, on féconde l’ovule avec le sperme du père et on l’implante dans l’utérus maternel. En procédant de cette manière, on s’assure non seulement que le bébé n’aura pas le défaut génétique de sa mère, mais que la modification apportée sera transmissible aux générations suivantes.

Les mutations de l’ADN mitochondrial (ADNmt), toujours héritées de la mère, ne sont pas très fréquentes, mais elles causent plus de 600 maladies métaboliques, non curables à ce jour. Atteintes dégénératives au cœur ou au foie, anémies, faiblesses musculaires, etc. Les manifestations cliniques sont parfois tellement graves que les enfants atteints meurent très jeunes.

Éviter toutes ces souffrances, en débarrassant les générations suivantes d’un tel défaut, constitue un but médical bien valable. Même si, précisons-le, le risque ne touche que très peu de naissances: environ 150 par année au Royaume-Uni; 75 au Canada, dont 15 à 20 au Québec.
Jetons maintenant un bref coup d’œil sur les principaux arguments invoqués au parlement britannique. Très favorable, la ministre de la Santé a déclaré que cette technique était «la lumière au bout d’un noir tunnel». Pour sa part, le premier ministre David Cameron a plaidé la compassion envers les enfants atteints de maladies mitochondriales. «Alors, si la science peut aider […], a-t-il conclu, nous devons nous assurer que ces traitements seront accessibles.»

Pour leur part, les opposants craignent que cette autorisation ouvre la porte à d’autres types de manipulations génétiques et à une dérive eugéniste, voire à des «bébés à la carte améliorés». Ils condamnent les modifications de ce qu’on appelle la lignée germinale, c’est-à-dire celle des cellules participant à la fécondation. Ces modifications sont transmissibles aux descendants, on ne peut plus les effacer.
Le débat éthique tourne aussi autour de la notion d’«enfant à trois parents». Il est vrai que le bébé possédera l’ADN de sa mère, de son père et de la donneuse. Ici, les questions peuvent être d’abord psychologiques et sociales. Quelle sera l’identité de l’enfant, son image de soi en sera-t-elle perturbée? Quel sera le statut de la donneuse? Selon la loi votée par le parlement britannique, elle ne sera pas considérée comme parent, mais qu’en sera-t-il dans les faits?

À Londres, le ministère de la Santé fait valoir qu’on ne peut pas parler d’un enfant à trois parents, parce que la contribution génétique du père et de la mère est de 99,9%, la donneuse ne contribuant que pour 0,1%. Cela est dû au fait qu’il existe très peu de gènes mitochondriaux, une quarantaine au total – une peccadille lorsqu’on compare avec les quelque 20000 gènes de l’ADN du noyau. De plus, l’ADN mitochondrial ne permet pas de contribuer aux traits physiques de l’enfant ni à son intelligence; il ne lui permet que d’avoir, dans ses cellules, des «moteurs énergétiques» fonctionnant normalement. Si bien qu’appliquer cette technique, «c’est un peu comme changer la pile d’un ordinateur», a fait valoir un expert.
Dans le même ordre d’idées, lord Robert Winston, professeur de science et d’éthique à l’Imperial College de Londres, a déclaré au Daily Telegraph que «la transfusion de mitochondries n’est pas différente de la transfusion de globules rouges dans un cas d’anémie sévère». Hum… On parle toutefois de mitochondries qui vont rester là à perpétuité et qui viennent d’un don de gamète!

Dans ces débats, il est souvent utile de prendre un peu de recul, de se demander si le jeu en vaut la chandelle. Ou plutôt, s’il existe d’autres possibilités, moins controversées sur le plan éthique, ou moins risquées sur le plan médical (car il y a aussi des risques inhérents à toute nouvelle technique, testée seulement sur des animaux et vis-à-vis de laquelle on n’a pas encore pris de distance). Or, il se trouve qu’il en existe, des techniques de rechange. Le père scientifique du premier bébé éprouvette français, le docteur René Frydman, a soulevé cette question lorsqu’il a déclaré préférer, de son côté, développer le diagnostic préimplantatoire qui consiste à détecter des anomalies génétiques dans les embryons après fécondation in vitro. Autre solution, le don classique d’ovocyte. Il existe depuis longtemps et il est bien encadré légalement.

En somme, quand on tient compte de la réalité, on peut se demander si les Britanniques ne sont pas en train de «faire compliqué quand on peut faire simple». Et aussi, pourquoi… À cause d’une fascination pour l’exploit technique, peut-être?

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