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Les carnets du vivant

Voyageuses immobiles

Jean-Pierre Rogel - 26/12/2012
D’où viennent les plantes qui s’installent après une glaciation? Une énigme... et un clin d’œil musical.


Une controverse autour des nunataks a motivé la création en Antarctique d'un groupe de rock formé de cinq chercheurs. Ce ne sont pas les Beatles, mais c'est du "flower power" nouvelle vague.

Je suis fasciné par la capacité des plantes à coloniser des milieux très divers et à être d’excellentes voyageuses, bien qu’elles soient immobiles. Mystère des vents, des pollens, des graines, des animaux qui emportent des morceaux de végétaux dans leurs périples depuis des temps immémoriaux.

Une belle histoire de plantes voyageuses est racontée par la botaniste Stéphanie Pellerin dans un article du numéro du printemps dernier de la revue Quatre-Temps. L’auteure se demande d’où viennent celles qui s’installent après une glaciation et rappelle la théorie controversée des «nunataks».

Nunatak est un mot emprunté à l’inuktitut signifiant «pic isolé». Plus précisément, il désigne une masse rocheuse émergeant d’une calotte glaciaire. Il en existe partout dans les régions froides de la planète, notamment dans l’Arctique canadien. La théorie des nunataks veut que les sommets des montagnes libres de glace aient servi de refuge à certaines espèces végétales et animales.

En Amérique du Nord, la dernière glaciation du Pléistocène est celle du Wisconsin, survenue entre 85 000 et 7 000 ans avant notre ère. «Lors de la fonte des glaces, explique Stéphanie Pellerin, les espèces qui avaient trouvé refuge sur les nunataks auraient migré pour recoloniser les terres nouvellement déglacées. La théorie alternative, la tabula rasa, stipule plutôt qu’aucune espèce n’aurait survécu dans les zones glaciaires. Les espèces proviendraient de régions situées au sud et aux pourtours des glaciers.»

Alors que s’est-il réellement passé? La théorie des nunataks a longtemps eu la faveur des scientifiques. Le botaniste états-unien Merritt Lyndon Fernald l’avait exposée en 1925 avec un certain succès. Au Québec, le frère Marie-Victorin s’y est intéressé, et il en a parlé avec éloquence dans sa Flore laurentienne.

Mais à partir des années 1960, la théorie des nunataks a été battue en brèche. Les nouvelles connaissances en glaciologie ont démontré que, dans l’est du Canada, les nunataks identifiés par Fernald et acceptés par Marie-Victorin n’ont tout simplement pas existé, car l’englaciation a été plus importante qu’on le pensait. Toute la Gaspésie, par exemple, a été recouverte de glace pendant au moins 7 000 ans, ce qui n’a pas permis la survie des plantes.

Plus récemment, de nombreuses études génétiques sur les plantes et les animaux ont prouvé que l’immense majorité des espèces «recolonisatrices» après glaciation provenaient de refuges situés hors des calottes glaciaires et plus au sud – comme on s’y attendait d’ailleurs. On a aussi démontré que de nombreuses plantes ont traversé naturellement les océans, si bien que l’idée qu’il y ait des barrières infranchissables ne tient plus. Tout compte fait, la théorie alternative tabula rasa est la meilleure. C’est elle qui fait désormais consensus parmi les chercheurs.

Tout cela nous rappelle qu’il y a des théories controversées en science. Souvent, l’état des connaissances ne permet pas de trancher et il faut attendre. Puis, le temps fait son œuvre et une théorie alternative l’emporte, ou bien une autre émerge. Les modèles théoriques sont faits pour être mis à l’épreuve et rejetés si le test a échoué; c’est ainsi que la science progresse.
Un aspect amusant de cette controverse est son écho, si on peut dire, dans le monde de la musique.

Nunatak est en effet le nom d’un groupe rock formé par cinq scientifiques du Centre de recherche britannique de l’Antarctique qui s’est illustré lors du concert planétaire Live Earth en 2007. Dans ce cas, les musiciens-chercheurs ont choisi le nom de leur groupe en toute connaissance de l’étymologie du mot.

Par ailleurs, Tabula rasa est une composition pour orchestre à cordes, deux violons et un piano, écrite en 1977 par le musicien estonien Arvo Pärt. L’interprétation par Keith Jarrett au piano et Gidon Cremer au violon est assez connue, sans qu’il y ait dans ce cas de clin d’œil explicite à la science dans le titre. Alors, nunatak ou tabula rasa? Cette fois, c’est une question d’oreille musicale...

Photo: British Antarctic Survey


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