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Les carnets du vivant

L'art de la manipulation

Jean-Pierre Rogel - 30/12/2014
L’entomologiste Jacques Brodeur est professeur au département de sciences biologiques de l’Université de Montréal. Il a retrouvé un de ses sujets à la une du National Geographic de novembre 2014 (tirage : la bagatelle de 14 millions d’exemplaires). Belle occasion pour Québec Science de le saluer et de parler de parasitisme chez les insectes.

La photo à la une du magazine est saisissante. Éclairé par en dessous et presque translucide, un cocon est accroché entre les pattes d’une coccinelle. C’est celui d’une guêpe parasitoïde qui vit au Québec, Dinocampus coccinellæ.

Que s’est-il passé  ? La guêpe a d’abord pondu un œuf dans l’abdomen de la coccinelle. Quand l’œuf a éclos, la larve s’est développée, d’abord à l’intérieur, puis elle s’est extirpée de l’abdomen de la coccinelle par un petit trou. Elle a ensuite tissé son cocon entre les pattes de son hôte.

La phase suivante est encore plus extraordinaire. Paralysée par le cocon, les pattes engluées, la coccinelle est prisonnière mais toujours vivante. Elle bouge un peu et tressaute. Ce comportement, ainsi que ses couleurs vives, éloigne les oiseaux et les insectes prédateurs. La larve est donc bien protégée, cachée sous son « garde du corps », qu’elle libérera quand elle n’en aura plus besoin, c’est-à-dire arrivée à maturité. C’est une sorte de manipulation mafieuse, de « racket de la protection ». En pondant son œuf, la guêpe a fait à la coccinelle une proposition que cette dernière ne pouvait refuser : la vie sauve contre sa « collaboration ».

Le parasitisme est une dimension fondamentale du vivant. Un nombre considérable d’espèces – essentiellement des virus, des bactéries et des insectes –, ne peuvent vivre qu’à l’intérieur d’organismes hôtes ou en symbiose avec eux. Ce phénomène touche aussi les oiseaux. Les coucous, par exemple, sont reconnus pour parasiter les nids des pies. Ils y déposent leurs œufs pour que les pies élèvent leurs petits. Les coucous tueront celles qui n’en prendront pas soin.

Dans le cas étudié par Jacques Brodeur, la coccinelle ne meurt pas et, une fois libérée, arrive à se reproduire, quoique avec un succès moindre que la moyenne de ses congénères. C’est intéressant parce que, habituellement, les insectes parasitoïdes tuent leurs hôtes. On l’observe chez plus d’une centaine d’espèces de guêpes qui pondent un ou plusieurs œufs dans la larve d’un autre insecte, laquelle sera ensuite mangée ou tuée par les jeunes parasitoïdes en croissance. Jolie mentalité, dira-t-on ! Mais, sur le plan de l’évolution, il va de soi qu’il n’y a aucune intention, juste une stratégie pour perpétuer les gènes de la guêpe.

Les manipulations des parasites sont parfois très sophistiquées. L’exemple le plus frappant concerne ce qu’on a appelé le « suicide des grillons ». C’est le titre que les médias ont donné à une recherche du biologiste Frédéric Thomas, du CNRS français, recherche que nous avions d’ailleurs évoquée dans ces colonnes. En simplifiant, disons qu’il existe dans le sud de la France des vers qui doivent absolument passer du milieu terrestre au milieu aquatique pour se reproduire. Comment y arrivent-ils ? La larve microscopique du ver se laisse avaler par un grillon, se développe et grandit dans son corps jusqu’à en occuper la majeure partie, puis conditionne son hôte à se précipiter dans un milieu aquatique, ruisseau ou étang. Le grillon étant un insecte terrestre, cela va à l’encontre de son instinct de survie et, de fait, il meurt dans l’eau. Grâce à des techniques de génétique et de protéomique, Frédéric Thomas et ses collègues ont démontré que le « suicide » du grillon est bel et bien piloté par le ver.

Au-delà de ces histoires fascinantes, que doit-on comprendre ? En général, le parasitisme peut se concevoir comme une course évolutive menée par des espèces partenaires. Le parasite doit trouver un hôte pour se reproduire et transmettre ses gènes. La sélection naturelle va favoriser parmi ces derniers ceux qui lui donneront la possibilité de pénétrer dans ce partenaire ou de manipuler son comportement à son profit. Pour sa part, l’hôte lutte constamment afin d’être moins vulnérable ou d’échapper aux effets négatifs du parasitisme. Les gènes qui seront sélectionnés au cours de l’évolution de cette espèce seront ceux qui lui permettront de résister à l’envahisseur, de l’éviter ou, mieux encore, de le tuer.

Ainsi se construit une « course aux armements » dont on entend peu parler, mais qui est omniprésente au sein du vivant. Pensez aux guêpes parasitoïdes, mais pensez aussi, par exemple, au parasite du genre plasmodium qui cause la malaria chez l’homme lorsqu’il est transmis par la piqûre de certains moustiques anophèles. Ou au trypanosome, ce parasite qui infecte les mouches tsétsés, vectrices de la maladie du sommeil. Pensez aux nombreux virus qui infectent les humains et qui s’adaptent continuellement à notre système immunitaire. Et finalement, imaginez que nous arrivions un jour à orienter leur évolution de façon à nous servir d’eux pour nous protéger… Le summum de la stratégie : manipuler les manipulateurs.

Photo: Mathieu Bélanger Morin

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