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Les carnets du vivant

L'homme, l'anchois et l'ITH…

Par Jean-Pierre Rogel - 23/12/2013


L’homme est au même niveau que l’anchois dans la chaîne alimentaire», pouvait-on lire dans les quotidiens au début de décembre dernier. Ou encore: «L’homme et l’anchois, même combat!» Difficile de manquer de tels titres. Ils coiffaient la présentation d’une recherche de biologistes français qui, pour la première fois, ont attribué aux humains un niveau trophique. C’est l’Indice trophique humain ou ITH.

Publié dans la revue PNAS, l’article ne manque pas d’intérêt. Mais, parce que la couverture médiatique a été plutôt superficielle dans l’ensemble, j’ai l’impression qu’on en a surtout retenu cette idée-choc que l’homme est l’égal de l’anchois dans la chaîne alimentaire; donc, que nous ne sommes pas de super-prédateurs. Cette interprétation entretient une confusion. En fait, l’homme est bien un super-prédateur, même si, par son régime alimentaire, il se situe à un niveau intermédiaire du système trophique; pas au sommet. Cependant, là n’est pas là l’intérêt de l’ITH.

Ici, quelques rappels sont utiles. Le niveau trophique est une notion écologique de base, qui détermine la position d’une espèce dans la chaîne alimentaire. Il représente donc le nombre d’intermédiaires entre les producteurs primaires, qui sont au niveau 1, et leurs prédateurs. Ainsi, les végétaux, premiers producteurs de matières organiques, appartiennent au premier niveau trophique. Les herbivores, consommateurs des végétaux, se situent au deuxième niveau. Les carnivores, des prédateurs se nourrissant d’herbivores, relèvent quant à eux des niveaux 3 à 6.

L’indice trophique est utilisé dans l’étude des relations proies-prédateurs et des flux d’énergie dans les écosystèmes. Or, bien qu’il soit connu pour presque toutes les espèces étudiées, il n’avait jamais été calculé pour l’homme. En utilisant les données de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) sur la consommation humaine pour la période 1961-2009, les chercheurs français ont calculé un niveau trophique de 2,2 pour l’homme. Ce n’est pas très surprenant. La diète humaine étant assez diversifiée et comprenant une part de végétaux, on pouvait penser en effet que l’indice se situait quelque part entre 2 et 4, mais certainement pas à 5 ou 6 – du moins pour l’homme moderne.

Une partie de la confusion des médias semble venir d’une phrase du communiqué de presse de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer), qui commente l’ITH de la manière suivante: «Ce 2,2 est un résultat surprenant puisque c’est un niveau proche d’un anchois ou d’un cochon, et bien loin de celui que peut atteindre un prédateur supérieur (5,5 pour l’orque).» Voilà une phrase accrocheuse, mais ambigüe, qui attire l’attention sur une question secondaire. Dans le même ordre d’idées, il aurait été pertinent d’ajouter que l’orque partage son indice trophique avec des créatures très humbles comme certains insectes nécrophages, par ailleurs situés très bas dans la chaîne alimentaire. En résumé, que l’ITH soit proche de celui de l’anchois ou du cochon n’est ni surprenant ni important.

Alors, en quoi l’ITH et cette étude innovent-ils? C’est dans l’analyse de la pression de l’homme sur les écosystèmes. Appuyé sur les données comparatives de la FAO, cet indice permet de comparer les pays entre eux et de suivre l’évolution de leurs régimes alimentaires. Par exemple, le Burundi a le score le plus bas, avec un ITH de 2,04, pour une alimentation composée essentiellement de végétaux. À l’autre extrême, l’Islande obtient un score de 2,54, ce qui reflète un régime assez carnivore (riche en poissons, en l’occurrence).

Ce qui est significatif, c’est que l’ITH soit globalement en augmentation de 3% depuis 1961. Pour les chercheurs, cela reflèterait la forte augmentation de la consommation de viande de la Chine et de l’Inde. Dans les pays industrialisés, par contre, cette consommation a diminué pour des raisons de santé – c’est le cas du Canada –, et l’indice est à peu près stable ou en légère diminution depuis 40 ans. Cela ne compense toutefois pas pour l’augmentation dans les pays émergents; si bien qu’il en résulte une pression accrue sur les écosystèmes.

Des chercheurs comme Daniel Pauly de l’université de Colombie-Britannique, un des grands spécialistes des ressources marines, l’affirment depuis longtemps: notre consommation, particulièrement de grands poissons, est dévastatrice et insoutenable pour les écosystèmes aquatiques. Il nous faut nous tourner par exemple vers les petits poissons, qui abondent dans la chaîne alimentaire et représentent moins de gaspillage ou de pertes énergétiques. Rappelons que, pour faire un kilogramme de vache, il faut 10 kg de maïs. Et que manger 1 kg de thon ou de requin équivaut à prélever 10 000 kg de plancton. Pas question évidemment de manger du plancton; mais se nourrir de petits poissons, d’insectes ou encore de méduses est tout à fait envisageable. C’est d’ailleurs le titre du dernier livre de Pauly, qu’il signe avec le Français Philippe Cury, de l’Institut de recherche pour le développement (IRD): Mange tes méduses! (Éditions Odile Jacob, 2013).

En définitive, cela me paraît l’aspect le plus important de l’ITH. Comme quelques autres indices novateurs, et au même titre que les analyses provocantes de Pauly, il nous incite à mesurer l’impact de notre consommation sur l’extraction des ressources naturelles. Maintenant que nous sommes près de 9 milliards d’humains, c’est une impérieuse nécessité.

Illustration: Frefon

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