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Les carnets du vivant

L'intelligence de la pieuvre

Par Jean-Pierre Rogel - 28/03/2016
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Un jour, alors que je plongeais en apnée, une pieuvre m’a volé mon harpon. C’était un dard avec un manche qu’on utilisait dans mon coin de Bretagne pour pêcher les plies, des poissons de fond, et je l’avais introduit dans une faille entre deux rochers.

Le poulpe a fermement agrippé le harpon avec ses tentacules et ne l’a pas lâché. J’ai secoué et tiré, j’ai même coupé un bout de tentacule avec mon couteau – enfin, il me semble –, mais je paniquais un peu à vrai dire, craignant que les gros tentacules bruns ne s’enroulent autour de mon bras. Au bout du compte, j’ai dû lâcher prise.

Je me suis souvenu de cet incident en prenant récemment connaissance de nouvelles recherches sur les pieuvres. D’après les chercheurs, elles semblent avoir toutes les qualités: elles changent de couleur, chassent vite et bien, se faufilent dans de tout petits trous, boxent avec leurs huit bras et ont une vie sexuelle amusante.

Plusieurs études ont démontré que, placées dans un labyrinthe dressé dans un aquarium, elles trouveront rapidement la sortie. Leur intelligence dépasserait de loin celle des homards et des crabes, et se comparerait à celle des corbeaux.

Tout récemment encore, le biologiste David Scheel, de l’université du Pacifique en Alaska, et ses deux collaborateurs de l’université de Sydney, Peter Godfrey-Smith et Matthew Lawrence, publiaient dans la revue Current Biology, puis dans Nature, les résultats d’observations sur un site unique. C’est une baie peu profonde, située près de Jervis sur la côte est de l’Australie, où vivent côte à côte de nombreuses pieuvres de l’espèce Octopus tetricus. Une eau limpide, un endroit idéal pour filmer et observer.

Les chercheurs montrent que les pieuvres de cet endroit prennent des couleurs qui sont associées à des comportements de menace et d’attaque. Si une pieuvre veut en chasser une autre, elle se dresse de toute sa taille, étend ses bras et prend une couleur noire – les chercheurs appellent cela la «posture Nosferatu» (les tissus des pieuvres contiennent des millions de cellules pigmentaires appelées chromatophores qui leur permettent de changer de couleur). Si l’autre animal ne fuit pas et montre aussi des couleurs sombres, il risque fort d’être attaqué. Tandis que s’il prend une couleur pâle, l’attaque n’aura pas lieu.

Les chercheurs qualifient ces comportements de «signaux». Cependant, à la lecture des résultats, j’ai quelques doutes; je ne trouve pas qu’on puisse conclure que les signaux en question sont produits pour être vus par les autres animaux et induire des comportements de soumission ou de fuite. Si bien qu’il me semble qu’il faudra creuser un peu plus la question. Mais comme le soulignent les auteurs, «ces résultats suggèrent que les interactions ont un plus grand impact sur l’évolution des pieuvres que ce qu’on pensait jusqu’ici, et ils soulignent l’importance de l’évolution convergente dans les comportements». C’est vrai que de nombreux oiseaux et mammifères affichent ce genre de comportements agressifs. Et à propos d’agressivité, notons qu’une autre étude rapporte que des pieuvres jettent des coquillages pour leurrer ou toucher leurs proies – autre preuve selon certains qu’elles seraient «très intelligentes». Dans Internet, on ne compte plus les vidéos où on les voit dévisser des bouchons de bouteille en un clin d’œil.

D’accord, mais arrêtons-nous un instant sur la notion d’intelligence chez l’animal. Essentiellement, on présuppose ici que le système neuronal d’un modeste céphalopode, nettement moins développé que celui d’un mammifère par exemple, ne serait pas capable de produire des comportements complexes, comme celui de trouver une sortie dans un labyrinthe d’aquarium. Et donc chaque fois qu’on découvre chez les poulpes des comportements semblables à ceux des animaux dits «supérieurs», on a tendance à s’émerveiller.

Ce qui est très bien, car la vie animale a effectivement de quoi nous étonner et chaque espèce est source d’émerveillement. Comme le disait si bien Charles Darwin, dans la dernière phrase de L’origine des espèces: «Tandis que notre planète, obéissant à la loi fixe de la gravitation, continue à tourner sur son orbite, une quantité infinie de belles et admirables formes, sorties d’un commencement si simple, n’ont pas cessé de se développer et se développent encore.»

Mais justement, il s’agit d’apprécier le vivant dans sa complexité. Pas besoin pour cela de comparer les performances des uns à celles des autres, et de les classer sur des échelles dites d’«intelligence», une notion plutôt floue et scientifiquement disputée. Pour ma part, je ne vois pas de raison particulière de s’extasier sur l’«intelligence des pieuvres». Ni sur celle des corbeaux, des lions ou des papillons, à vrai dire. Ce qui est extraordinaire, c’est de pouvoir étudier tous ces animaux et de nous émerveiller de leur existence.

De ce point de vue, nous devons toujours nous garder de cette tendance à attribuer aux animaux des réactions humaines et à les juger selon des critères que nous valorisons – à faire de l’anthropomorphisme, en somme. Mais je reconnais que ce n’est pas toujours facile. Tenez, moi par exemple, j’ai déjà pensé et probablement même écrit que les pieuvres étaient intelligentes et rusées. La preuve: elles volent des harpons aux pêcheurs!

 

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