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Les carnets du vivant

L'orchestre de la nature

Par Jean-Pierre Rogel - 22/05/2013
Au bord de notre petit lac des Cantons-de-l’Est, juin est le mois du concert des batraciens. Même si nous avons aussi des grenouilles vertes, c’est surtout le fameux «ouaouaron» que nous entendons, celui que les savants nomment Lithobates castebeianus.

Dès la nuit tombée, le pourtour du lac résonne des coassements. Une grenouille ose un premier appel, une congénère lui répond, tapie au fond de sa cachette sur la berge. Puis encore une autre un peu plus loin… Le concert est lancé. Il gagne en intensité, puis il s’établit sur un rythme assez régulier d’appels et de réponses, jusque tard dans la nuit. Le chant est grave et rauque; il se présente en séries de cinq ou six meuglements, qui valent à l’espèce le surnom de grenouille mugissante ou grenouille-taureau, bullfrog. Il me semble que ce sont des mâles dominants qui donnent le ton; les autres leur répliquent sur une note plus haute ou plus basse, puis parfois se taisent brusquement ou, au contraire, coassent en continu, sans jamais fléchir.

Ces chants de gorge sonores et répétitifs agacent certains de mes voisins. Moi, j’y vois un des grands événements de la belle saison. Chaque fois, à proximité des grenouilles qui s’époumonent pour se trouver des partenaires ou revendiquer un territoire, j’ai l’impression d’assister à un rituel primitif très puissant qui ranime le lac et tout un petit peuple animal: les poissons qui croisent sous la surface de l’eau, les oiseaux blottis dans leur nid, les insectes qui, déjà à cette époque de l’année, bruissent dans l’air.

Fugitives et silencieuses, des chauve-souris sillonnent parfois les abords du chalet ces nuits-là, et je les imagine fonçant sur les insectes avec un cri de victoire. Pure facétie de ma part, car elles ne crient pas, mais je leur attribue ces sons qu’on m’a présentés sur des enregistrements comme venant de chauve-souris en chasse: de légers sifflements en cascade, des séries de «tsui-tsui» aigus et feutrés.

Écouter et décrire les sons de la nature est une des tâches les plus difficiles qui soient. Beaucoup de gens s’y intéressent, mais peu s’y connaissent vraiment, même parmi les naturalistes. De plus, rares sont les chercheurs en bioacoustique à se pencher sur la question. Pourtant, les techniques d’enregistrement ont progressé et on sait aujourd’hui traiter les pistes sonores complexes. Seuls les ornithologues et, dans une moindre mesure, les biologistes qui analysent le chant des baleines se sont lancés dans cette voie, mais seulement afin d’étudier des espèces individuellement. Ce n’est que depuis les années 1970 qu’on s’intéresse à l’orchestre de la nature en tant que tel, aux paysages sonores des écosystèmes et à leur évolution.

On parle ici de géophonie, c’est-à-dire de l’ensemble des sons émis par les organismes vivants. L’inventeur du terme est Bernie Krause, un chercheur des États-Unis, qui a commencé sa carrière comme musicien populaire (il a joué notamment avec les Doors et avec George Harrison) et qui fut auteur de trames sonores de films, avant de décrocher tardivement un doctorat en bioacoustique. À 74 ans, Krause a publié, l’an dernier, un fascinant livre de réflexion sur sa carrière et sur les sons naturels qu’il a enregistrés. La traduction vient de sortir en librairie, sous le titre Le grand orchestre animal, aux éditions Flammarion.

L’éditeur, qui aime les phrases-chocs, nous avertit d’emblée, sur le bandeau de couverture, que «50% des sons de la nature ont disparu en 50 ans». Ce n’est pas tout à fait ce que prétend Krause, mais il reste que son message central est sombre. «J’ai enregistré plus de 15 000 sons d’espèces animales et plus de 4 500 heures d’ambiance naturelle, écrit-il. Près de 50% des habitats figurant dans mes archives sont désormais si gravement dégradés, si ce n’est biophoniquement silencieux, que beaucoup de ces paysages sonores, naguère si riches, ne peuvent plus être entendus que dans cette collection.» En noyant les sons naturels subtils et complexes de la nature sous notre bruit, affirme-t-il, nous perturbons ou même détruisons la nature elle-même.

Les riches paysages sonores des lieux sauvages africains ou indonésiens que Krause a enregistrés il y a quelques décennies n’existent pratiquement plus. On y entendait chaque espèce à sa place exacte, avec sa fréquence, sa mélodie ou sa figure rythmique particulières, dans un orchestre parfaitement ordonné.

Selon Krause, cette expérience auditive a laissé une impression profonde dans notre cerveau primitif. Si bien que, selon lui, la musique aurait pour origine les systèmes de communication sonores des animaux sauvages. Une idée originale, mais probablement indémontrable. J’aime mieux sa conclusion: pour lutter contre la mise à mal du grand orchestre de la nature, nous devons d’abord cesser de penser que nous «améliorons» la nature, puis faire silence, écouter et nous mettre au diapason du grand orchestre animal.

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