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Les carnets du vivant

L'uranium fait grise mine

Par Jean-Pierre Rogel - 23/10/2013
Il y a deux ans, l’entreprise Ressources Strateco s’apprêtait à ouvrir une mine d’uranium dans les monts Otish, en plein territoire cri. Un projet prometteur. Strateco avait obtenu l’accord de la famille amérindienne qui détenait les droits de trappe, en plus de celui des autorités fédérales. Et puis, le projet Matoush a été stoppé net, parce que l’Administration régionale crie a dit non, et que le gouvernement provincial a décidé d’y penser à deux fois avant de donner son aval.

Cet automne, une commission du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) se penche sur le projet Matoush, mais aussi sur toute autre initiative de ce type au Québec. Faut-il autoriser l’exploitation de mines d’uranium – sous surveillance, il va de soi – ou bien faut-il l’interdire sur tout le territoire provincial? Une position intermédiaire serait de décréter un moratoire, position évidemment combattue par l’industrie pour qui, la ressource étant assurée et très payante, c’est maintenant qu’il faut l’exploiter.

La question mérite d’être examinée soigneusement sur le plan factuel, cartes sur table. Le BAPE devra aussi tenir compte de l’acceptabilité sociale, ce fameux «facteur humain», qui peut faire basculer les choses. On se souviendra que, en 2009, un projet de mine d’uranium à Sept-Îles – Terra Ventures – avait suscité une forte opposition populaire.

Si on s’en tient au débat scientifique, exploiter une mine d’uranium n’est pas une sinécure. On le sait grâce à l’expérience de la Saskatchewan qui exploite des mines d’uranium depuis 60 ans. Pour commencer, sur une durée d’exploitation d’une trentaine d’années, par exemple, il faut extraire des millions de tonnes de roches et mélanger cette roche pulvérisée à des produits chimiques pour concentrer le minerai. Ces opérations engendrent du bruit, des poussières et d’énormes quantités de résidus miniers qu’on doit stocker et gérer sur place. Ces résidus sont sujets au drainage minier acide, un écoulement normal d’acide sulfurique, qu’il faut contrôler pour éviter de polluer l’eau et les sols.

Mais dans ce cas, les rejets miniers sont aussi radioactifs. C’est une propriété naturelle de la roche qui contient un très petit pourcentage d’oxyde d’uranium, la matière qu’on convoite. Chaque élément radioactif émet de la radiation alpha ou bêta (parfois aussi des rayons gamma, plus pénétrants) et se transforme en d’autres éléments radioactifs. Les travailleurs doivent donc être protégés, notamment contre le radon, un gaz volatil, et contre les poussières. On doit maintenir leur exposition sous les seuils acceptables. Dans le passé, ces seuils étaient soit trop élevés, soit mal contrôlés. Des études ont relié l’exploitation de l’uranium à des cancers du poumon chez les mineurs de la Saskatchewan dans les années 1960.

Mais aujourd’hui, tant les autorités gouvernementales que les chercheurs indépendants en santé du travail assurent que les contrôles sont rigoureux et très stricts. Les normes canadiennes seraient parmi les plus sévères au monde. «En fait, l’extraction de l’uranium est l’activité minière la plus réglementée, la plus surveillée et la mieux comprise au Canada», affirme Michael Binder, le président de la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN). Idem pour le transport du minerai, qui suscite aussi bien des inquiétudes.

Admettons. Mais qu’en est-il de l’impact de la radioactivité sur les écosystèmes et sur les gens qui les fréquentent? Si presque tout l’uranium est extrait de la roche, 85% des produits de désintégration sont laissés dans les résidus. Or, certains d’entre eux restent actifs des dizaines, des centaines – voire des milliers – d’années. Même s’il s’agit de doses minimes au total, cela pose problème. Quels sont les effets à long terme d’une faible radioactivité dans les eaux de ruissellement, dans l’air et dans les sols? Sur les plantes et sur les animaux de la région? Et, bien entendu, sur les humains qui vivent dans ce milieu?

Au Canada, on ne possède pas d’études concluantes sur ces questions. On sait que les effluents récents répondent aux normes fédérales de rejet et ne devraient pas provoquer de dommages sévères, mais on n’a pas de données sur le passé ni de suivi rigoureux de sites sur le long terme. Par contre, la situation des anciennes mines en France, bien documentée, est inquiétante. Deux ou trois décennies après la fermeture de certains sites, la pollution des eaux, notamment, persiste à un niveau élevé. C’est le cas par exemple autour des anciens gisements de Bellezane, en Haute-Vienne.

En résumé, sur le plan environnemental, de grandes incertitudes, rien pour rassurer… et tout pour inciter à la prudence. Dans les monts Otish, sur la Côte-Nord ou dans la toundra de l’Ungava, ce sont des gens et des écosystèmes entiers qui sont à risque. Pour très, très longtemps.

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