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Reportages

La fabrique des fous

22/05/2013
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Le philosophe Jean-Claude St-Onge dénonce avec fougue, dans un livre-choc, la collusion entre la bio-psychiatrie et l’industrie pharma­ceutique. Selon lui, derrière l’épidémie des troubles de santé mentale se cache un business éhonté

QS: D’après vous, nous assistons, impavides, aux États-Unis, au Canada et au Québec, à la propagation fulgurante d’une épidémie de supposées maladies mentales.

En 60 ans, le nombre des troubles mentaux répertoriés dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux – mieux connu sous son acronyme anglais DSM –, est passé de 60 à plus de 400. Aux États-Unis, la consommation de psychotropes a augmenté de 4 800% au cours des 26 dernières années! Au Canada, en 2010, les agents psychothérapeutiques figuraient au deuxième rang des médicaments les plus prescrits avec 64,8 mil­lions d’ordonnances, soit environ 2 ordonnances par Canadien, alors que, au début des années 1980, les psychotropes n’apparaissaient pas sur la liste des 15 premières catégories de médicaments prescrits. Le Québec n’a pas échappé à cette tendance. Un tiers des prescriptions d’antidépresseurs au Canada sont faites par des psychiatres et des médecins québécois. En 2010, 13 millions d’ordonnances ont été délivrées au Québec. Un Québécois sur sept est sorti du bureau de son médecin avec une prescription d’antidépresseur. C’est effarant!

QS: Sur quoi vous fondez-vous pour affirmer que cette prolifération des maladies mentales est largement soutenue par l’industrie pharmaceutique?

Aux États-Unis, les psychiatres dominent la liste des médecins ayant reçu des fonds de l’industrie pharmaceutique. Environ 68% des membres du Groupe de travail sur le DSM qui viennent de publier une nouvelle version du manuel, le DSM-5, entretiennent des liens financiers étroits avec l’industrie pharmaceutique, comme aussi 90% des auteurs des guides pratiques de la American Psychiatric Association (APA) pour le trai­tement de la schizophrénie, de la dépression majeure et de la bipolarité.  (...)

QS: N’est-ce pas un peu simpliste de réduire le monde de la psychiatrie à une sordide entreprise financière?

L’industrie pharmaceutique est une véritable mine d’or. L’augmentation foudroyante d’ordonnances, en particulier de psychotropes, explique pourquoi cette industrie s’est la plupart du temps maintenue en première position en ce qui a trait à la rentabilité. Je cite dans mon livre des données très éloquentes qui corro­borent cette assertion. Entre 1995 et 2006, la rentabilité des grands groupes pharmaceutiques était 3,6 fois plus élevée que la moyenne des 500 plus grandes compagnies figurant sur la liste du magazine financier états-unien Fortune. Ne nous leurrons pas! L’exploitation éhontée du mal-être est extrêmement lucrative pour les compagnies pharmaceutiques qui sont prêtes à tout pour satisfaire l’appétit insatiable de leurs actionnaires.

QS: Vous déplorez vivement que la bio-psychiatrie médicalise la détresse humaine.

Beaucoup de gens souffrent. Est-ce que ça veut dire que leur cerveau est cassé, déséquilibré? D’après les thèses ardemment défendues par les hérauts de la bio-psychiatrie, la souffrance psychologique résulterait d’un déséquilibre chimique dans le cerveau, sans égard au contexte social et personnel des patients. La médicalisation outrancière de la détresse soulève des questions fondamentales qu’on ne peut pas éluder. Les usagers des services en santé mentale ne sont pas des bénéficiaires, des clients ou des fous, mais des êtres humains. (...)

Le DSM jouerait donc un rôle déterminant dans le champ de la maladie mentale?

Absolument. Ce manuel définit qui est sain d’esprit et qui est fou. Il est utilisé partout dans le monde par les psychiatres, les psychologues, les avocats qui espèrent innocenter leurs clients en plaidant la maladie mentale, les parents qui exigent la prestation de services pédagogiques particuliers pour leurs enfants, les compagnies d’assurance pour justifier le rembour­sement de certains traitements médicaux, etc. Un diagnostic de maladie mentale peut faire en sorte que vous perdiez vos enfants lors d’un divorce ou que vous ayez de la difficulté à trouver un emploi. Recevoir un tel diagnostic, c’est extrêmement stigmatisant.

Lire l'intégralité de l'entrevue dans notre numéro de juin-juillet 2013.

Illustration: Aaron McConomy/Collagene.com


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