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Je doute donc je suis

Le retour de l'eugénisme?

Par Normand Baillargeon - 22/09/2016
Vous le savez peut-être, je suis un grand admirateur du philosophe et mathématicien Bertrand Russell (1872-1970). Or, quand j’ai commencé, très jeune, à le fréquenter, j’ai été stupéfait d’apprendre que Russell, homme de gauche, avait aussi été un temps eugéniste. J’allais découvrir rapidement qu’il n’avait pas été le seul dans ce cas. L’eugénisme, même si on l’oublie parfois, a été prôné dès la fin du XIXe siècle par un nombre grandissant de personnes, y compris des intellectuels (conservateurs ou progressistes), et mis en œuvre par des politiciens, eux aussi de toutes allégeances.

De Galton à nous
Tout cela commence avec le cousin de Charles Darwin, Francis Galton (1822-1911). Anthropologue, psychométricien et statisticien, ce savant polyvalent, père de la psychologie différentielle et de la statistique moderne, soutenait que les meilleurs individus produisent les meilleurs rejetons et les moins bons… les moins bons ! Aussi, la société devrait-elle viser à obtenir plus d’enfants des premiers et moins d’enfants des seconds. Le mot « eugénisme », qui vient du grec eu (bien) et gennaô, (engendrer), signifie d’ailleurs « bonne naissance ». Inspirés par cette idée, de nombreux pays vont mettre en place des politiques eugénistes.

Pour aller à l’essentiel, disons que ces programmes comprennent généralement deux volets. D’une part, un eugénisme positif qui encourage les personnes jugées les meilleures (selon telle ou telle acception ou critère) à se reproduire entre elles; d’autre part, un eugénisme négatif qui limite, et même empêche – parfois par stérilisation forcée –, la reproduction des personnes jugées inférieures, parmi lesquelles, bien entendu, celles souffrant de handicaps ou de déficiences de toutes sortes.

Cette histoire est fort laide et, sans doute en partie pour cela, on ne la raconte guère. D’autant que, comme chacun sait, l’Allemagne nazie, par ses politiques racistes d’extermination, a achevé, dans nos esprits, de repousser l’eugénisme dans la catégorie des idées absolument inacceptables. D’où mon étonnement devant l’épisode eugéniste de Russell.

Mais le concept pourrait bien s’imposer de nouveau d’ici très peu. C’est par un étrange acronyme qu’il ferait son retour : CRISPR/Cas9 (Voir l’article «Un scalpel génétique tout-puissant»).

Une révolution en génie génétique
Le système CRISPR/Cas9 désigne une méthode précise, peu coûteuse et efficace, qui agit comme une sorte d’outil à couper-coller permettant de modifier le génome des cellules germinales humaines.

Les espoirs qu’il suscite sont immenses. Sur le plan de la connaissance, il devrait notamment permettre de mieux comprendre le rôle exact d’un gène dans l’apparition de tel trait ou caractère. Sur le plan technique, il ouvre des possibilités réellement extraordinaires : éradiquer diverses maladies, par exemple le paludisme, en modifiant les moustiques qui les portent; en traiter d’autres (alzheimer, cancer, sida, etc.) plus efficacement; ressusciter des espèces; produire des animaux transgéniques pour consommation humaine. Et j’en passe.

Mais, théoriquement, la technique permettra aussi, peut-être avant une dizaine d’années, de favoriser chez les enfants à naître l’expression de certains traits et qualités jugés désirables.

Cette perspective de « bébés à la carte » et de perfection sur mesure de la nature humaine est tellement réelle – mais tout aussi inquiétante pour certains – que des scientifiques, des philosophes et des éthiciens se sont réunis, fin 2015, pour en discuter. Au programme, les enjeux, scientifiques et moraux, de CRISPR/Cas9 et l’opportunité d’un moratoire sur son utilisation.

Devant cette possibilité d’amélioration de l’être humain, la question de l’eugénisme devrait très probablement ressurgir. Mais il faut savoir que, déjà, elle est abondamment débattue, notamment par des philosophes et des partisans ou des adversaires du « transhumanisme ». Elle l’est sous le nom d’eugénisme dit « libéral », par lequel le nouvel eugénisme – consenti – se distingue de l’eugénisme classique.

Quelques enjeux philosophiques
Dans ces débats, des thèmes éthiques sont récurrents.

Une première préoccupation, cruciale, concerne les inégalités de toutes sortes que pourraient engendrer ces technologies qui risquent bien entendu de n’être accessibles qu’à celle ou celui qui peut se les payer.

Aux grandes inégalités de fait et de chance que représente l’accès aux biens et services que, souvent, seuls les privilégiés peuvent se procurer (comme des écoles privées, des livres, des facilités ou des ressources de toutes sortes), s’ajouterait le fait de naître avec des capacités et des traits avantageux.

On pourra alors être tenté de limiter ou même d’interdire à tous le recours à ces technologies. Mais une telle entrave à la liberté doit être justifiée. On se retrouve alors devant un de ces cas, fréquents, où une valeur (la liberté) entre en opposition avec une autre (l’égalité des chances, disons). Justifier une certaine limitation de la liberté n’est pas impossible, mais pas facile non plus.

Pour y arriver, une piste envisageable est de considérer les effets, sur l’ensemble de la société, du recours à ces technologies par certains de ses membres. Si on arrive à raisonnablement suggérer qu’une technologie menacera la stabilité sociale, la démocratie ou le bien-être de l’ensemble de la population, on sera alors tenté de conclure que certaines restrictions sont justifiables. On rappellera sans doute dans ce contexte que la recherche médicale répond déjà à la « loi du 90/10 » : en raison de la capacité de payer des clients potentiels, cette recherche concentre en effet 90 % de ses activités et produits à des maladies qui n’affectent que 10 % des personnes. Ce que cette manière de faire laisse présager, en ce qui concerne des pratiques d’eugénisme libéral et l’allocation des ressources en recherche médicale, se laisse aisément deviner…

Le contre-argument consisterait ici à soutenir que tous pourront bénéficier des avantages que procure l’amélioration de certains. Toutefois, les raisons invoquées pour défendre cette conclusion devraient être examinées avec le plus grand soin.

Les pratiques d’eugénisme libéral sont sans doute à nos portes. Elles soulèvent des questions de faisabilité technique que l’on estime énormes; mais elles suscitent aussi, on le voit, des questions éthiques tout aussi considérables.

Il n’est pas trop tôt pour commencer à y réfléchir sérieusement.


Illustration: Frefon

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