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Le secret bien gardé d’un État prospère

Des soucis et des hommes

par Par Camil Bouchard - 09/06/2011

Il y a maintenant quelques mois, Paul Bernard, un de nos grands sociologues, nous quittait. Voici ce que j’écrivais alors sur le site Internet de Québec Science: «Paul Bernard n’est plus. Je retiendrai de lui ses contrepieds aux affirmations convenues adoptées par les réformateurs contemporains qui ont tous la même rengaine à la bouche à l’effet qu’il faudrait créer la richesse avant de la distribuer. Les travaux de Paul s’inscrivent dans un effort constant à faire la démonstration que l’on peut tout aussi bien, et mieux, dire: “Il faut redistribuer la richesse pour la créer”.»

Paul Bernard avait raison. Peut-on imaginer un seul instant ce que serait le Québec économique, social et culturel si nous n’avions pas consenti, depuis maintenant plus de 50 ans, des efforts budgétaires gigantesques pour assurer l’accessibilité à l’éducation? Les études de l’OCDE font la démonstration que ce n’est pas tant quand l’emploi va bien que la pauvreté diminue, mais plutôt lorsque les pays investissent une bonne partie de leur produit intérieur brut dans les politiques ou les programmes sociaux. Ainsi, la pauvreté est cinq fois plus élevée aux États-Unis qu’en Norvège, alors que les deux pays enregistrent des taux très élevés de participation au travail. Les premiers investissent à peine 15% de leur PIB en éducation, en santé, dans les services de garde, dans l’aide sociale et l’assurance-chômage; les seconds y consacrent 30%. Cette illustration n’est pas unique.

Au Québec, le taux de pauvreté a diminué significativement durant les dernières années. Cette baisse est de l’ordre de 43% pour les familles monoparentales et de 52% pour les familles biparentales avec de jeunes enfants. On pourrait être tenté d’attribuer cette réduction à la reprise économique du milieu des années 1990 en Amérique du Nord. Mais cette baisse est plus substantielle – et de beaucoup – au Québec que partout ailleurs aux États-Unis et au Canada. En fait, depuis la mise en place des nouvelles politiques familiales de 1997, le taux de pauvreté est passé de 11,8% à 9% au Québec tandis que celui des autres juridictions canadiennes oscille encore autour de 11,5%.

Ce phénomène est dû, en bonne partie du moins, au retour des femmes sur le marché du travail qui a été grandement facilité par la création du réseau des services de garde à tarif réduit. La validité de cette hypothèse s’est trouvée récemment renforcée par les résultats d’une étude menée par Pierre Fortin, Luc Godbout et Suzie St-Cerny, de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke. Ces chercheurs démontrent que l’accès aux services de garde a permis aux femmes d’occuper près de 70 000 emplois. Selon ces mêmes cher­cheurs, ces emplois engendrent une augmentation du PIB de l’ordre de 5,1 milliards de dollars, ce qui garantit un retour de 2,5 milliards de dollars en impôts directs et indirects, en taxes et en diminution des prestations d’assurance-emploi ou d’aide sociale. Vues sous cet angle, les sommes avancées dans le programme des services de garde à tarif réduit (qui totalisent 2 milliards de dollars par année) ne sont pas une dépense, mais un très bon investissement. Cet exemple illustre clairement que l’on peut créer de la richesse en la redistribuant, et cela à très court terme.

C’est également vrai si nous considérons les impacts socioéconomiques de ce type d’investissement à long terme. Le suivi sur de très nombreuses années d’enfants pauvres démontre que la fréquentation de services de garde éducatifs de qualité en fait des citoyens plus instruits, en meilleure santé, mieux intégrés dans leur communauté, plus actifs sur le marché du travail et qui demandent moins de services de soutien onéreux pour l’État. La productivité de l’économie s’en trouve renforcée et les revenus de l’État augmentés. Dans un contexte où la perspective d’un rapetissement de l’État est l’objet d’une ferveur sans précédent, il n’est peut-être pas inutile de le rappeler.

Illustration : Frefon




C O M M E N T A I R E S


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