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Le village de La Boucane

par Serge Bouchard - 06/08/2012

Difficile pour un village d’être plus petit que Duhamel, en Alberta. Le hameau ne compte qu’une douzaine de maisons, et la population ne dépasse pas les 40 habitants. L’endroit a un passé franco-métis, un brin cri, un brin déné.

Situé à une centaine de kilomètres au sud d’Edmonton, là où la route 21 croise la Battle River (rivière Bataille), Duhamel ne fait pas le poids dans la légende de l’Ouest. Et pourtant, si nous savions raconter son histoire, nous verrions combien graves sont les petits noyaux de nos oublis.

Le lieu portait autrefois le beau nom de La Boucane, bien avant que le territoire soit désigné par le terme ahurissant d’Alberta, prénom malheureux de la fille de la reine Victoria, épouse d’un très british gouverneur général. Et les La Boucane existaient aussi avant que l’Alberta obtienne son statut de province. Ils forment encore aujourd’hui une importante famille métisse d’Amérique. En 2008, ils ont organisé de grandes retrouvailles à Duhamel, question de se remémorer. Car si ce village était le leur, à l’origine, il a perdu son nom au profit de Duhamel, vers 1910, à la triste suggestion d’un curé qui voulait honorer le supérieur des oblats à Ottawa, monseigneur Duhamel. Je dis triste, car je préfère de beaucoup le nom original; il indique à lui seul toute la grandeur franco-métisse de l’Ouest.

Boucane
   © Glenbow Museum archives/Clgary

On retrouve des La Boucane dès le XVIIIe siècle, à Detroit, également dans le Wisconsin ainsi qu’au Minnesota, et on en verra plus tard au Montana. La piste, au fil du temps, nous conduit jusqu’au pays du lac Athabasca. Dans la vaste région de Fort-des-Prairies – devenu Edmonton – et de Saint-Albert qui fait partie de son agglomération. Les Métis provenaient de partout: du lac La Biche, du lac Athabasca, mais encore de la montagne de Cyprès et de Batoche, en Saskatchewan, de Prairie du cheval blanc et de la vallée de la rivière Qu’Appelle. Ils étaient Cris, Chippewyans et Canadiens français. Ils eurent ensemble des enfants, des fermes et des commerces; ils ont parlé français, ils ont parlé cri et déné, avant de lentement se disperser à gauche et à droite, emportant avec eux leurs noms étonnants.

Les La Boucane n’étaient pas seuls. La consultation des archives des mariages, des naissances et des décès nous révèle le portrait d’une société absolument originale. Les La Boucane épousaient des La Fournaise, les La Fournaise épousaient des Petit Couteau, qui se mariaient avec les La Bouteille, les Duchesneau, les Dumont, les Bourque, les Gariépy. La région regorgeait aussi de La Fantaisie, La Débauche, La Déroute. Tous ces noms de famille font partie de l’histoire. C’est que les surnoms militaires des coureurs des bois et des prairies sont devenus les patronymes des grandes familles métisses. Chez nous, au Québec, il en est resté les Sans Chagrin, les Sans Regret, les Sans Façon et les Joli Cœur.

Moi qui rêve de devenir un «anthroponymiste», comme on devient un toponymiste, j’en ai ici pour mon profit. Quel humour, quelle bonne humeur se cachent derrière ces noms! Quel pied de nez aux étiquettes précieuses de l’aristocratie. Les noms de lieux ne sont pas en reste: côte Sans dessein, montagne de la Bonne femme, lac de L’homme mort, rivière Qui barre, lac aux Os, ruisseau Embarras, crique de L’âme qui pleure. Le petit village de La Boucane nous envoie ses signaux de fumée en provenance de la rivière Bataille, pas loin de la rivière de la Paix (Peace River, de nos jours).

Les toponymes et les patronymes font foi d’un phénomène curieux où les familles métisses franco-amérindiennes formaient des clans continentaux, au sein de nos mémoires les plus intimes. Il en reste des petits endroits, des petits points sur la carte, des restants d’aventure. Jean Baptiste Laboucane, de La Boucane, ne parle plus français; il ne parle plus «indien» non plus. Voilà une vieille photographie de lui et de sa petite-fille Veronica, et en voici une autre, d’une famille voisine, celle de Sarah Petit Couteau, de son époux Joe Descheneau et de leurs enfants, tous habillés en propre, à Duhamel en Alberta.





C O M M E N T A I R E S

5 octobre 2012 - 14 h 20 - par Dany Brochu
Merci M. Bouchard pour toutes ces tranches oubliées de notre histoire. Il m’arrive souvent de consulter des cartes géographiques qui, lorsqu’on prend le temps de bien les parcourir, nous offrent tous ces toponymes aux racines francophones et métis.



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