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Billet de la rédaction

Les alterscientifiques

Raymond Lemieux - 15/02/2013
Ils n’y vont pas avec le dos de la cuiller… L’évolution? De la foutaise! L’héliocentrisme? Une erreur d’interprétation! Le big-bang? Ça n’a jamais existé! Le réchauffement climatique? Ça reste encore à prouver! Les méfaits de l’amiante? Permettez-nous d’en douter!
Et ce sont des scientifiques qui le disent! On se pince!

Alexandre Moatti, ingénieur, historien des sciences et chercheur associé à l’université Paris VII, a osé plonger dans ce monde délirant, peuplé de savants déraisonnables. Il a inventé un mot pour désigner ces chercheurs – «alterscientifiques» – qui ont un malin plaisir à mettre la paille, voire une poutre, dans l’œil de leurs confrères1.

Terre crêpeRien en commun avec les altermondialistes. Rien à voir non plus avec les énergies alternatives. Les alterscientifiques livrent une science altérée et veulent surtout s’attirer la lumière des projecteurs sans avoir à se confronter, par les méthodes habituelles, à leurs pairs. Non, vous ne lirez pas leurs élucubrations climatosceptiques, créationnistes ou anti-einsteiniennes dans Nature, Science, Cell ou Québec Science, mais ils ont pourtant bel et bien un parcours de chercheurs.

Ce qui a conduit Moatti à se poser la question: «Pourquoi des personnes formées en science en viennent-elles à adopter une attitude en opposition virulente à la science de leur époque?» Et puisque la bonne science ne fonctionne jamais en suivant un dogme, puisqu’elle peut toujours se remettre en question, ces savants démagogues se font une spécialité de la saper au moyen d’un bel outil, le doute, qui est ici employé de façon exemplairement contre-productive.

On pourrait croire que ce mouvement est somme toute bien marginal. Et pourtant son influence s’accroît sous l’effet des réseaux sociaux, a constaté l’historien. D’ailleurs, une rapide recherche sur Internet nous en donne un aperçu. On découvre la Flat Earth Society qui est appuyée par un docteur en astronomie, Gerardus D. Bouw. Un gag? Cette organisation estime que les théories géocentriques n’ont pas la faveur du public parce qu’elles ne sont pas enseignées et que peu de chercheurs s’y intéressent. Ben tiens!

Sur un autre site, on rappelle que l’ADN a été conçu par une puissance supérieure. On peut aussi consulter l’inénarrable Harun Yahya (pseudonyme d’Adnan Oktar), un charlatan patenté qui se présente comme un éminent académicien. L’auteur turc a écrit de nombreux livres sur l’«imposture» qu’est la théorie de l’évolution. Il le clame tout de go: ses efforts intellectuels visent à empêcher que le darwinisme et le matérialisme ne deviennent des phénomènes mondiaux. Manipulateur, il ne se gêne pas pour utiliser une citation de la revue New Scientist le décrivant comme un «héros international». Du poil à gratter pour nos collègues de cette excellente revue britannique.

Les alterscientifiques ont une curieuse inaptitude à l’abstraction, a remarqué Alexandre Moatti. Il faut convenir, souligne-t-il, que certaines notions ayant trait à la génétique, à la physique quantique ou à la relativité ne sont pas faciles à maîtriser. «Elles heurtent une compréhension par essence “anthropique”», note-t-il, tout en relevant que certains ingénieurs ou chercheurs sont tiraillés entre leur foi et leur engagement pour la science, ce qui les conduit à vouloir les réconcilier, à coups d’explications forcées.

Les alterscientifiques ne démontrent pas beaucoup de choses. Ces hurluberlus contaminent dangereusement la réflexion. Et le Québec n’est certainement pas à l’abri de ces obscurantistes. Dans ce sillage, on peut se demander ce qu’est vraiment le doute et quel usage on peut adéquatement en faire. En effet, comment distinguer le vrai du faux quand les débats deviennent des affrontements motivés par des dogmes et des intérêts commerciaux? Est-ce pourquoi de vraies discussions sur l’amiante, les ondes électromagnétiques et les vaccins n’ont pas été possibles?

Serait-ce donc cela qui nous empêche de vivre dans une société pleinement sensée? On peut rêver d’un pacte de confiance entre la société et la science. Cela implique nécessairement d’accepter et de comprendre une démarche scientifique qui permette de séparer le bon grain du pas vrai.

1 Alterscience – Postures, dogmes, idéologies, Alexandre Moatti, éditions Odile Jacob, 2013, 330 p.

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